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P.

Tattoo stories

Si vous avez la bouche en cul de poule...

 
 
 
 
 

... juste un petit avertissement X

Si le langage cru et les histoires de cul vous provoquent des renvois acides, vaut mieux passer votre chemin.

J'écris en français à ma manière à moi (qui est très influencée par Céline, aucun doute là-dessus et c'est pour moi un bonheur et un honneur de rédiger ainsi). Nombre de dialogues ou de descriptions seront retranscrites à partir du danois, et c'est plutôt le danois qu'on cause à Nyhavn (le vieux port) qu'à Amalienborg (le château royal, à cinq minutes de là).

Si vous avez les yeux, les oreilles et les culottes à fronces trop sensibles, allez jouer ailleurs, OK ?

Ici, je raconte les choses comme elles se sont passées et comme elles se sont dites.

C'est pas des histoires tristes ni des histoires pour couvent de bonnes sœurs ou carrées de séminaristes.

Je n'en publie que des fragments un peu épars. Tout commence à Copenhague quand j'ai fait la connaissance de Søren Kempf, dauphin de Ole Hansen "Tatoueur des Rois et Roi des Tatoueurs". Nous sommes devenus de bons amis et, de fil en aiguille de tatoueur, sa femme Laila et lui sont venus passer quelques jours de vacances chez moi, à Genève. C'est alors que nous est bêtement venue l'idée de voir si les tatouages pourraient avoir du succès dans une ville comme la nôtre. C'était en 1982.

Pendant quelques années, jusqu'à la fin des année '80, Søren est venu régulièrement à Genève et cette période a certainement été une des plus drôles que j'ai vécues. Nos frasques, difficiles à masquer, ont pour finir et à juste titre provoqué la colère de Laila. Nous avons alors mis fin à l'aventure et sommes restés d'excellents amis.

Deux ans après que mon propre cancer du poumon soit diagnostiqué, Søren a été atteint du même mal ou presque: cancer du côlon. Il a choisi la voie classique – opérations et chimiothérapies – et je l'ai vu diminuer d'année en année, puis partir dans d'abominables souffrances. Je n'ai plus eu le cœur à continuer d'écrire. A la fin de sa vie, il m'en voulait presque d'avoir toujours et obstinément refusé ce que je ne peux appeler autrement que la "chimiothanasie".

La dernière fois que nous nous sommes parlés, peu avant sa mort, nous avons eu une longue discussion sur le sujet. "Søren, mon ami", lui avais-je dit, "tu avais une forme de cancer, j'en avais une autre. Tu as choisi un chemin, j'en ai choisi un autre. Le chemin que nous avons parcouru ensemble, dans cette vie, il n'y a que ça qui compte. C'était chouette. Tu pars avant moi, mais t'as toujours eu une longueur d'avance, vieux con !". Il avait une année de plus que moi. On a ri une dernière fois en évoquant certains de nos souvenirs les plus amusants et deux ou trois jours plus tard, son fils Franz m'a téléphoné…

Boys don't cry...

Le chagrin d'avoir perdu un ami s'est estompé. Je vous laisse ces souvenirs.

 

                                

 

 

Copenhague, Nyhavn 17. Que du beau linge...

 

 

Le taxi me dépose à Kongens Nytorv, juste à l'entrée de Nyhavn. Le chauffeur se marre. "Tu veux des bonnes adresses ?". Nyhavn, à l'époque, c'était un peu le coupe-gorge. Les bars glauques, les filles à marins, les clochards, les voyous et les marins de tous bords. Toujours en groupes les marins, surtout ceux des diverses Marines militaires qui relâchaient à Copenhague. C'était plus sûr… "Non… si j'ai besoin d'une chtouille, je te sonnerai." Il me rend la monnaie, vexé. Je le laisse démarrer. Je me suis habillé couleur locale, couleur muraille. Baskets, jeans, vieux caban. Une ancre énorme, vestige d'un vieux voilier, est posée pas loin. Quelques poivrots éclusent des bières alentour. Ils ont déjà oublié que je suis descendu du taxi et font à peine attention quand je passe à côté d'eux… Le touriste, sinon… à cette heure… proie facile. Une bagarre à l'entrée d'un des premiers bars. Un jeune type déguisé en cow-boy – santiags, gros ceinturon argenté, veste à franges – se relève péniblement, la gueule en sang. Le Stetson ou ce qu'il en reste gît pas loin, massacré. Un Suédois… Il jure… "… satanés Danois de merde ! Je vais les…". Un couillon d'en face venu se soûler… Les Suédois prennent le ferry de Göteborg à Copenhague rien que pour prendre une cuite. La Suède est en face, juste de l'autre côté du Sund. La vente d'alcool est libre au Danemark et sévérement contrôlée en Suède. Il aura appris deux ou trois choses. Les Danois n'aiment pas trop les Suédois, il ne faut pas parler suédois en costume de cow-boy, il ne faut pas exhiber son portefeuille quand on tient une solide biture. Des règles très simples, en somme. Je contourne l'obstacle sans y faire trop attention. Je sais que c'est un spectacle ordinaire, ici. Ceux qui lui ont mis la dérouillée me hèlent "Tu viens boire une bière ?". C'est juste pour s'assurer que je ne suis pas suédois. "Non… peut-être après… je vais chez Ole… salut !". Ils sont calmés, je parle danois avec l'accent de Copenhague, comme eux. "Alors salut ! Dis salut à Ole !". Ole, c'est un peu plus loin, au 17. L'échoppe est dans une cave. Les vitrines sont pleines de motifs et de dessins. Sur l'enseigne, au-dessus des escaliers qui mènent à la cave, il est écrit TATTOO Ole – Kongernes Tatovør Tatovørernes Konge – TATTOO Ole – Tatoueur des Rois et Roi des Tatoueurs. Une légende.

 

 

C'est Einar "Nifinger" (Einar "Neuf-Doigts". Dans sa jeunesse, il était menuisier. Un jour de cuite, il a oublié un index dans la scie circulaire…) qui m'a recommandé. Einar a été musico dans les bouges de Nyhavn pendant des années. Il a gardé le contact avec ses meilleurs copains. Le ziiiiiiiiiiiiiiiiiii strident de la machine à tatouer traverse la porte. Je descends les quelques marche, frappe et et entre. Ole est en train de tatouer un petit dauphin sur la poitrine d'une grosse Groenlandaise. Elle a les seins en gouttes d'huile, énormes avec des aréoles tout aussi énormes. Pas vraiment… Il lève la tête et fait juste "Salut…". La fille me regarde avec un sourire allumé. Elle est visiblement bourrée. Elle rit comme une chèvre hin-hin-hin-hin-hin-hin… "Salut Ole. C'est Nifinger qui m'envoie… il m'a dit qu'il te téléphonerait…". Ole s'interrompt et me regarde par-dessus les grosses lunettes d'écaille qu'il porte pour travailler. "Ah oui… C'est vrai. Il m'a appelé. Tu cherches un sujet pour ton fiston… T'as eu un fiston, hein ? Je me souviens… maintenant. Ben faut fêter ça… Va nous chercher deux bières pendant que je finis cette chèvre…". Hin-hin-hin-hin-hin-hin-hin la fille se refout à rire. "Tuborg ou Carlsberg ?" (c'est une question rituelle, au Danemark…). "Carlsberg… Prends-en quatre. Après toi, je ferme. On aura le temps de discuter. Nifinger m'a dit que t'es Français ? Mais tu parles danois ? Faut que tu m'expliques… Je connais bien la France. J'ai bossé à Marseille…". Il remet ses lunettes en place. Ziiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiin… Pour la fille aussi ?". Il me fait un clin d'œil. "Non, rien pour la fille, tu vois bien qu'elle est déjà beurrée. On sait jamais avec les esquimaudes… des fois qu'elle partirait amok. Hein la Chèvre ? Et bouge pas… sinon tu vas te retrouver avec un narval à la place du dauphin…". Hin-hin-hin-hin-hin-hin-hin

Je ressors. Juste à côté de l'échoppe, il y a un bar. Havfruen, La Sirène. J'achète quatre bières au bar. Le barman me demande un prix exhorbitant. "C'est pour Ole…". Il me fixe d'un œil soupçonneux. "Fallait le dire…". Le prix fait presque du bruit en tombant.

 

Quand je redescends, Miss Thulé est en train de se rajuster. Ole lui a scotché une double-feuille de papier ménage absorbant sur son tatouage tout neuf après l'avoir enduit d'une crème grasse. "Tu laisses ça sur ton tatouage pendant 24 heures et après tu pourras te laver ou te doucher normalement, mais pas de bain prolongé. T'as compris ? Et pas de sexe pendant au moins quinze jours, sinon les couleurs foutent le camp !". Il éclate de rire à sa propre plaisanterie, la fille ayant fait "oui-oui !" de la tête. "Et si ça te gratouille, t'enlèves pas les croûtes: tu laves avec du savon ordinaire et avec la main, tout doucement. Pas de lavette ou d'éponge. Si tu laves trop fort, les couleurs partent pour de vrai. Compris ?". La fille refait "oui-oui" de la tête et remonte les escaliers. "Drôle de chèvre, hein ?", me fait Ole avec un clin d'œil appuyé. "Et toi alors, qu'est-ce que tu veux pour ton fiston ? Mais d'abord on prend une bière… tu les apportées au milieu du désert de Gobi… fait une chaleur à crever aujourd'hui…!". J'ouvre deux bières… "Skål !". "Alors t'es français ?". Ole est curieux comme une guêpe et bavard comme une pie. Je suis obligé de lui expliquer mon drôle de pedigree. "Non je suis danois comme toi, mais j'habite à l'étranger. A Genève, en Suisse." Ole me jauge. Le visage, l'habillement. "Ah t'es suisse ? T'habites à Zurich, alors ? T'as une banque là-bas ?". Pour Ole, tous les Suisses habitent à Zürich et ils sont tous banquiers. Jusqu'à sa mort en 1988, il m'appelera Svejtseren – le Suisse – et me demandera des nouvelles de la vie à Zurich. Genève n'existera jamais pour lui.

J'ai choisi le motif: un feu, un phénix en plein envol, une renaissance après la naissance. Je sais déjà que la vie me séparera du gamin, alors… Une idée chargée de symboles… "On se retrouvera un jour, Petit.". La vie nous a en effet séparés pendant de longues années et nous nous sommes retrouvés malgré tous les efforts de sa mère. Elle aurait bien voulu le garder rien que pour elle-même… Mère abusive… C'est souvent comme ça… si les enfants savaient vraiment pourquoi ils ne revoient pas ou n'ont plus jamais revu leur père… Ole redessine le motif au crayon gras sur un papier de soie qu'il me plaque ensuite sur l'épaule. Quelques petits coups de vaporisateur à l'alcool et le motif est transféré du papier à la peau. Le vrai travail peut alors commencer. D'abord le pourtour, les petits détails, les ombres avec une aiguille toute fine. Je peux suivre le travail au bruit que fait l'appareil. Le son est plus grave quand l'aiguille pénètre la peau profondément pour faire les contours nets de l'ensemble, puis il part dans les aigus quand les plumes, le bec, les yeux, les serres accérées viennent s'ajouter au corps du phénix. Si ça fait mal ? Oui, sans plus. La douleur ou la perception de la douleur, c'est très personnel. J'ai un truc pour la déconnecter, c'est à peine si je la sens. Ole change d'aiguille pour les couleurs. C'est une aiguille plus large, comme un un mini-pinceau. Il fabrique lui-même ses couleurs et n'a confié le secret de leur fabrication qu'à son dauphin, Søren. Je le rencontrerai le surlendemain. Aujourd'hui, plus de 25 ans plus tard, elles sont juste un peu moins vives, à peine patinées par la vie. Ole était un vrai Maître. Nous n'échangeons que peu de mots. Je le laisse se concentrer sur son travail. Moins d'une heure plus tard, c'est terminé. Ole semble satisfait, l'artisan est content de son boulot, l'artiste fier de sa réussite. "Ça te va ?". Je peux admirer le tatouage terminé devant un grand miroir. C'est magnifique. Netteté impeccable des traits, éclat des couleurs, le prénom de mon fils est inscrit en lettres élégamment calligraphiées dans une sorte de banderole qui accompagne l'envol. C'est bien, je suis content. "Ouais… c'est bien. "Roi des tatoueurs"… Noblesse oblige, pas vrai ?". Un petit coup de vaporisateur pour enlever les excès d'encre et de couleurs, crème grasse, papier ménage… "Oui, je sais… Pas de gant de crin et pas de sexe pendant quinze jours…", on éclate de rire. Je vais rechercher des bières. Je sais que le bonhomme a des tas d'anecdotes à raconter et que la Carlsberg fait facilement rejaillir ses souvenirs. Nifinger m'a bien affranchi et expliqué le personnage.

A la troisième ou quatrième Carlsberg (pour être franc… je ne me souviens plus… on a bien dû vider une caisse entière, ce soir-là…), on est copains comme cochons, la Suisse est à Zürich, tous les Suisses ont une banque, ils mangent rien que du chocolat et dorment dans des chalets en bois peint avec un con de petit oiseau qui fait "Coucou !" par une des fenêtres toutes les heures. "Des Suisses ! Tu sais que j'ai aussi tatoué des Suisses ? Ils parlent le schwiitzertütsch, hein !? Sauf un ! Y en avait un qui parlait le français ! Il était drôlement sympa ! Un acteur… Attends voir… Un acteur connu… Ben tiens… j'ai vu un de ses films quand je tatouais à Marseille… "Boudu"… quelque chose comme ça". Michel Simon, bien sûr. "T'as tatoué Michel Simon…?". Il fronce les sourcils, "C'est ça ! Michel Simon ! Putain ! Il était fou de nanas, ce type ! Il voulait une petite bonne femme avec des bottines rouges sur l'avant-bras, si je me souviens bien… Il l'a eue… Et après, il voulait toutes les cueilleuses d'asperges de Nyhavn. Ha ! Quel tempérament ! Et il rigolait tout le temps en évoquant les filles, vraiment sympa !". Je lui pose des questions un peu idiotes, comment il a appris à tatouer, à dessiner, des questions qui passent la rampe sans me faire passer pour un flic ou un journaliste. On aime pas beaucoup les flics, à Nyhavn, ni les journalistes. Le quartier a ses règles de discrétion. "J'ai commencé très jeune, je ne sais plus… vers 16 ans je pense. J'ai pris le large à 14 ans, sur un cargo. Je voulais voir le vaste monde. J'ai vu, mais j'avais pas le sou. Alors pour gagner quelques ronds, comme j'avais un bon coup de crayon, je me suis mis à tatouer. Ça s'est fait un peu par hasard, juste parce que j'avais besoin d'argent pour me payer des filles et de belles cuites dans les ports où on s'arrêtait, tu vois ?". Ole a ainsi connu pratiquement toutes les villes du Nouveau Monde et de notre bonne vieille Europe qui ont des ports, des bars, des bordels, des putes et des matelots. Pendant la Guerre, il s'est battu avec les Alliés en Afrique et en Europe, et il s'est procuré du matériel de tatouage américain grâce à de bons contacts chez les G.I.'s. Des appareils électriques qu'il n'a pas tardé à transformer et à améliorer. A la fin de la Guerre, il met pied à terre et rachète l'échoppe qu'il occupe maintenant à une autre légende du tatouage, "Tattoo Jack". Un soir, le roi Frederik fait une virée à Nyhavn. Le palais royal d'Amalienborg est à cinq minutes à pied de Nyhavn 17. Le roi est marin, lui aussi. Les deux marins boivent des coups et sympathisent. Ce soir-là, "Tattoo Ole" devient "Tatoueur du Roi".

Quand même… quand même… ça excite la curiosité, ce genre d'histoires… Je m'en veux d'être indiscret, mais la bière aidant… "Dis… je peux te poser une question con…?". Ole me regarde en rigolant. On a dû lui en poser des tonnes, de questions au sujet du roi. Il hausse juste les sourcils avec un air interrogateur qui signifie "Oui ? Quoi ?". Je me lance. "Il était comment, Frederik… Je veux dire, tu t'adressais à lui en disant "Votre Majesté" ou… j'entends de façon… formelle ?". Ole descend la moitié d'une Carlsberg pour couper la soif d'avance et me répond, il répond même aux questions que je n'aurais jamais osé poser… Il vient du sud du Seeland, Ole, il a gardé l'accent un peu chantant, le débit très rapide. Son élocution est hachée, entrecoupée d'éclats de rire et de claques qu'il se donne sur les cuisses pour donner encore plus de force à son rire, je crois. "Le roi ? Comment il était ? Il était comme toi et moi. Cuit après quelques bières ! Il venait boire des coups à Nyhavn quand ça avait un peu chauffé avec Ingrid… Elle venait de Suède, la reine… alors tu comprends… Tout le monde l'appelait Frederik et tout le monde le tutoyait. Il était pas spécialement liant ni familier. Il gardait des distances, normal. Pas parce qu'il était roi, mais parce qu'il était venu se pinter un brin, oublier ses soucis… Quand un mec est d'humeur sombre, il n'a pas toujours envie de parler… ben lui non plus. Roi ou pas, c'était un homme comme tout le monde. Et un marin, un bon marin. Les marins ne sont pas bavards, pas ceux d'ici, en tout cas. Ici, il connaissait les usages… Il venait toujours avec quelques bières. Des fois, il venait juste pour discuter de tout et de rien… de bateaux, de ports qu'on a connus… se changer les idées. On ne parlait jamais de trucs persos. D'autres fois, il voulait un tatouage. Un client comme les autres, un habitué et un… oui… je peux dire un bon copain.". Ole me donnera un tas de détails drôles sur les virées du roi dans Nyhavn, sur la réelle sympathie qu'il éprouvait pour la faune de Nyhavn et l'amitié sincère mêlée de respect discret qu'il suscitait. Il ne voulait pas être traité comme un roi, pas de titres, pas de "Majesté" juste le prénom "Frederik". Les voyous, les clodos, les filles, tout le monde disait en réalité "Majesté" en prononçant "Frederik". Difficile à comprendre, n'est-ce pas ? C'est une question d'intonation, de façon de regarder, d'attitude corporelle… une manière imperceptible ou presque de baisser la tête, de tenir une petite distance. Les sujets étaient des sujets et Frederik était royal. Les gens l'aimaient et le respectaient, comme ils aiment et respectent d'ailleurs toute la famille royale. Les Danois admirent leurs souverains sans accorder trop d'importance à leurs couronnes. Ces ornements ne sont à leurs yeux que de simples attributs, des outils qui font partie de la panoplie que nécessite le job. Le vrai pouvoir de la famille royale est dans sa capacité de séduire et de se faire aimer. Le cœur à gauche, l'esprit égalitaire et monarchistes dans l'âme, voilà comment sont les Danois et leur monarchie est la plus vieille au monde.

  

Ole me citera nombre d'autres têtes couronnées qui ont eu recours à ses services. Son titre de "Tatoueurs des Rois" n'était pas usurpé… C'est un conteur né. Je ne me lasse pas d'écouter ses histoires de tatoueur et de marin. On voyagera beaucoup, cette nuit-là… de Carlsberg en Carlsberg qu'on va pisser dans le canal pendant les escales… Brésil, Argentine, Chili, Cuba, Marseille, Hambourg, Londres… "Reviens demain soir, Svejtseren… faut que je te présente Søren… mon kronprins !". Il y a heureusement toujours des taxis en vadrouille, à Copenhague. J'aurais pas su faire la différence entre un réverbère et un feu rouge… Oh putain ! Quelle camphrée…

J'ai dormi chez Nifinger et son épouse Frida. Une course royale pour le taxi, ils habitent dans la banlieu sud de Copenhague, très loin de Nyhavn… Frida ne veut plus que Nifinger y mette les pieds, il rentrait parfois un peu trop allumé… Ils me proposent un dernier verre sans trop de conviction, ils voient bien que… Je m'écroule sur le lit et zonk. Le lendemain matin, je suis réveillé par une bonne odeur de café. Il m'en faut au moins un hectolitre avant de commencer à leur raconter la soirée avec Ole. Frida est un peu sèche, elle n'aime ni Nyhavn ni les gens qui y vivent et y travaillent, surtout la nuit. Nifinger demande prudemment des nouvelles des bistros et des bars où Ole et moi sommes allés traîner. "T'as pas vu… et le Borgne, il y est toujours ? Un grand type qui…". Frida coupe court. "Qu'est-ce que vous voulez manger, ce soir ?". Ambiance cotillons, ça me gêne un peu. Nifinger a tout à coup une idée de génie pour relancer Nyhavn quand même… "Mais dis donc… j'y pense… toi qui aimes bien écrire et puis… tu fais de la photo aussi, hein ? Pourquoi t'écrirais pas un article sur Ole ?". Du coup, Frida accepte la discussion, elle se situe à un niveau supérieur, pour elle. Plus question de bières et de putes. Je réfléchis un instant. D'abord, je ne suis pas journaliste, mais publiciste. Ensuite… passer pour un journaliste, l'idée ne me plaît pas trop. A vrai dire je n'aime pas les journalistes qui me le rendent d'ailleurs au centuple. Je viens de pondre une campagne d'affichage sous forme de graffiti pour le regretté journal "La Suisse". Elle m'a valu autant de louanges enthousiastes que de critiques féroces. En tout cas, à compter le nombre de collègues qui se la sont attribuée sans vergogne, elle était pas mal. "Je peux téléphoner ?". J'appelle Claude Richoz, le rédenchef de l'époque et lui soumet l'idée. "Vous aurez des photos ? Parce que pour notre supplément "Week·end", il nous faudrait…". L'article paraîtra sous le pseudonyme Per Knudsen, en février 1982 si je me souviens bien. La Rédaction du journal n'y a vu que du feu, je crois. D'aucuns auraient pensé que là, je me mettais ouvertement à marcher sur leurs plates-bandes ! Mais dans l'immédiat, il me faut un bon appareil de photos. Je téléphone à quelques anciens collègues et l'un d'eux peut me prêter un Minolta dernier cri, objectifs de 50 et 80 mm. Parfait. Me voilà paré.

Le soir, je retourne à Nyhavn, toujours couleur muraille, l'appareil soigneusement planqué sous mon caban. On tuerait un touriste pour moins que ça… "Ah voilà Svejtseren, le type dont je t'ai parlé !". Ole s'adresse à un petit bonhomme trapu et musclé comme un bœuf, Søren. Il doit avoir à peu près mon âge, la trentaine. Il lève distraitement la tête et se replonge aussitôt dans son travail. Il est en train de faire un "dos". C'est à dire qu'il est en train de tatouer un motif magistral, une scène inspirée de la mythologie viking, sur le dos d'un jeune homme. "Hej !". J'admire le boulot un bref instant. "Hej !". Surtout ne pas casser l'ambiance, ne pas être celui qui dérange. J'ai amené quelques bières, quelques lampées plus tard, on pourra commencer à discuter.           

 

(Deux ans plus tard, Søren et son épouse Laila viennent passer des vacances chez moi à Genève. C'est là que commence l'histoire genevoise des "Tattoos").

 

     

Un papillon sur le zizi...

 
 

 

On ne dira jamais assez les vertus psycho-boostantes du whisky. Søren, à partir du troisième ou du quatrième, il te refaisait les guerres napoléoniennes et Napoléon gagnait à Waterloo (Søren s'intéressait beaucoup à l'histoire). Vers le cinquième, il te disséquait le Décalogue et Dieu n'avait plus qu'à rallumer le charbon ardent pour livrer une nouvelle version expurgée à Moïse genre "Tu ne convoiteras pas la grande rouquine qui est occupée avec un autre client" et "Tu ne boiras pas sans droit dans mon verre à moi".

Un soir, après une journée un poil chargée, on se tapait notre premier scotch dans la cuisine en évoquant quelques clientes et clients particulièrement rigolos. Par exemple des filles menues, fragiles et diaphanes, mais durailles mieux que les œuvres de Sénèque: elle se faisaient tatouer sans même ciller. Ou des armoires normandes passant la porte d'entrée en roulant les mécaniques et repartant en pleurant comme des petits garçons… "Maman ! Hou… ça fait ma-al…". On échangeait donc de profondes considérations sur la résistance à la douleur, la douleur auto-suggérée, la douleur relative, la douleur absolue, la douleur réelle, la douleur hypothétique, la douleur aphrodisiaque, la douleur mystique … (je vous bourre le mou à fond la gomme, là… jamais nos discussions ne sont allées aussi loin !). Toujours est-il qu'à un moment alpha de ce passionnant échange verbal d'une haute tenue philosophique et morale (pffffff… je sais pas ce que j'ai aujourd'hui… la chaleur ?), Søren me fait "En tous cas, mon vieux, je peux te dire que se faire tatouer le gland, ça te liquéfie quasi les couilles…". Je savais que sa chère et tendre épouse Laila avait une clé tatouée sur le pubis (la signification = "La clé est sous la paillasson" pour les nase qui auraient pas compris), ça il me l'avait raconté à une autre occasion (je ne suis jamais allé vérifier, pour la simple raison que Laila est le genre à étendre raide mort un mammouth d'une chiquenaude…), mais j'ignorais que Søren avait lui aussi une petite fantaisie tatouée sur le gland.

 

-                  Oh putain ? T'es tatoué sur la bite ?

-                  Je veux… sinon je pourrais pas exercer…

-                  …?

-                  Oui, c'est une sorte d'examen final… d'adoubement pour être reconnu… si t'es pas tatoué là, t'as même pas le temps d'ouvrir une boutique qu'elle explose ou brûle déjà… C'est la preuve que t'es un vrai et un bon tatoueur, si tu veux… Tu piges ?

 

Les tatoueurs sont une corporation, un corps de métier absolument aussi honorable que les artistes qui font de la peinture sur porcelaine. Il y a peut-être cette toute petite différence que les menus problèmes, les négligeables divergences d'opinions, les manques de respect envers une hiérarchie connue de tous et non écrite se règlent à coups de fusil à pompe ou, dans les cas vraiment litigieux, d'explosifs et de jerrycans d'essence. Chaque société a ses règles, n'est-ce pas ?

 

-                  Oui je pige, bien sûr que je pige… mais punaise… Rien qu'à l'idée de me le faire tatouer, moi j'ai le nœud qui me remonte jusque derrière les amygdales en laissant un écriteau "Parti sans laisser d'adresse" sur le scrotum…

-                  Søren se marre un bon coup… Ouais, je peux te dire… avant mon "sacre", pour l'anesthésie, j'ai descendu presque une bouteille entière de whisky… et encore quelques bières pour rincer… Ils ont dû s'y mettre à deux pour me tenir pendant qu'un troisième me faisait un papillon à la surface du gland ! Ben le whisky, c'est pas terrible, comme anesthésique… Aïe ouille-ouille ! J'ai souffert, mais on a quand même bien rigolé… après ! Et après… justement, alors là je peux te dire que notre gag habituel "Pas de sexe pendant quinze jours", t'as pas besoin qu'on te le mette par écrit ! J'étais déjà avec Laila à l'époque et pour Laila… bon… quinze jours, c'est long… c'était long… Pour gagner du temps, je lui disais "Non mais tu te rends compte ? Si jamais on fait un gosse maintenant ? Il risque de sortir avec un papillon au bout du blase ! Les couleurs sont pas sèches !". Je lui ai quand même permis de jouer au docteur… "Seulement le dessous et la longueur ! Rien sur le dessus ! Je traverse le plafond, si t'y touches ! T'imagines la gueule des voisins du dessus si on débarque comme ça chez eux, toi suspendue à l'hameçon !?". Mais enfin… voilà, c'est fait, c'est derrière… et j'ai une bonne excuse pour papillonner… fou rire…

Cette dernière remarque me donne une idée lumineuse. "On va s'en jeter un au Bat' ?".

Søren range ses instruments de torture, je range cuisine, entrée et salon, et nous voilà partis sur la moto. Une Honda 750 Custom, à l'époque. Søren a horreur de la moto mais doit bien reconnaître ses avantages pratiques: on peut se garer devant l'entrée de tous les établissements et le bruit prévient généralement les copines de notre arrivée…

 

Le Bat', c'est le BaTaClan, un cabaret à la pointe du… l'incontournable lieu de… le paradis du… l'oasis des… heu… enfin c'est le Bat', quoi. Les Suisses-allemands y ont apprennent le Salon de l'Auto By Night, juges, avocats et banquiers genevois viennent s'y encanailler, toute une faune d'hommes d'affaires, de voyous et d'aventuriers divers en sont des piliers, et les filles sont presque toutes des habituelles. Elles connaissent leur métier de psys, d'assistantes sociales, de mamans de nuit, de nounous, de poinçonneuses de cartes de crédit, de "j'ai jamais rencontré un homme comme toi"… Des pures merveilles et de bonnes copines… Et toujours de jolis oiseaux migrateurs pour varier le menu. Une grande famille hétéroclite, le Bat'.

Le grand meneur de jeu est un noir algérien, ancien danseur devenu, avec l'âge, chorégraphe de ces dames. Il monte leurs numéros et joue auprès d'elle le triple rôle de papa, de conseiller tous azimuts et de protecteur. Appelons-le Bibi, ce n'est pas son vrai surnom, mais les habitués reconnaîtront (je lui ai demandé la permission, mais il préfère apparaître sous le nom de "Bibi").

Bibi est… Ah ! Allez ! Je vous la fais d'abord politiquement correct pour ne pas me mettre tout le lobby gay sur le dos – putain ! le premier qu'essaie de m'enfiler, je lui arrache les couilles ! – et ne pas heurter les âmes sensibles de mes lectrices chéries… Mais après, je vous la raconte à ma manière à moi, OK ?

Pendant nombre d'années, Bibi a été un danseur de très grand talent. Il a ainsi sillonné le monde avec les meilleures troupes et s'est produit sur les plus grandes scènes. D'origine modeste, financièrement parlant, il est issu d'une de ces familles algériennes où la droiture et les règles du Coran sont la Loi. C'est un musulman dans la plus noble acception du terme. Il est lui-même honnête, totalement loyal et fidèle en amitié, franc et plein d'humour dans ses langages colorés. Je dis "ses langages colorés", car il parle nombre de langues apprises au cours de ses voyages et de ses séjours professionnels aux quatre coins du monde. Autodidacte, il est fin et cultivé, tolérant et nuancé dans ses jugements. Bibi est homosexuel, ce dont il ne se cache absolument pas, mais un de ces homosexuels charmants pratiquant l'autodérision avec bonheur et ne cherchant pas à tout prix à faire du prosélytisme en idéalisant et promouvant la société des Grecs anciens. Personnellement, j'ai commencé à traîner mes baskets au Bat' vers dix-huit ans et Bibi m'a confié qu'il avait eu un véritable coup de foudre pour moi. Quand il a compris, très vite, que je n'étais pas du même bord, il ne m'a jamais importuné. Au contraire. En bon copain, il me briefait chaque fois que l'une ou l'autre fille me trouvait à son goût, me téléphonait même s'il pensait que j'aurais un flash pour telle ou telle nouvelle recrue et je lui dois, à vrai dire, plus que mille et une nuits de bonheurs gratos. Nous sommes restés de bons amis et je lui fais un amical clin d'œil au passage.

Voilà. Fin du politiquement correct. A ma façon ?

Pèdes, camionneuses, mous du bulbe, fanas de dogmes archicons et lectrices chéries dont j'aime et vénère la sensibilité, ayez l'obligeance de sauter le paragraphe suivant.

Bibi, c'est Noureïev en nègre. Accroché dans un coin du bar, il y a un beau cadre avec une photo de lui. Elle a été prise en plein vol, la photo. Il est immobile dans l'air et on le croirait suspendu à plusieurs mètres du sol. Il devait avoir une vingtaine d'années et un mec qui arrive à danser comme ça, j'ai que deux regrets: qu'il n'y ait pas eu de Margot Fonteyn de couleur et que Mozart ait pas composé Porgy and Bess. Il a gardé des allures de danseur et un physique d'athlète, et les nanas lui obéissent au doigt et à l'œil. Ouh la ! Quand il se met en colère, il va pas chercher ses mots chez la Baronne de Rothschild pour leur expliquer sa façon de penser. Comme elles savent qu'il est pédé comme un phoque, aucune ne s'amuse à minauder ou à tortiller du croupion pour l'amadouer. Bibi, c'est le chef indiscuté et indiscutable du poulailler, et il ne laisse pas passer la moindre connerie. C'est pour ça que le Bat' tourne comme il tourne. Il a ses côtés chiants, parfois. Pendant le Ramadan, il se torche au Perrier – plus une goutte de scotch ou de champagne – et ça peut le rendre lugubre. Mais il a surtout plein de qualités, quand on est dans ses bons papiers. Une fille qui lui plaît, elle se trouve régulièrement assise aux tables des meilleurs rinceurs de dalles. Comme client, s'il sait que t'es pas branché asperges et plutôt fou d'abricots, s'il t'aime bien et qu'il te dit "Va voir la belle Brésilienne, là-bas…", tu peux être sûr que tu seras pas déçu du voyage. La jolie dame te fera visiter les plages de Copacabana, grimper le Pain de Sucre et danser une samba qui te transformera le service trois-pièces en une inoubliable feijoada. Son seul gros défaut: c'est une véritable serrure. Ja-mais je ne l'ai vu payer un verre à qui que ce soit. Il a un argument massue: "Je suis ici pour faire boire, pas pour payer à boire".

Jusqu'à ce soir où j'ai débarqué avec Søren et que je lui ai dit "Bibi… tu me croiras pas… Søren est tatoué sur le gland ! Je ne le savais pas, on en a parlé tout à fait par hasard…".

Bibi, j'ai cru que ses globes oculaires allaient tomber dans son scotch à lui. Il était comme toujours assis au coin du bar, un verre de Johnnie Walker rouge devant lui, surveillant l'entrée des clients pour pouvoir les diriger vers le bon confessionnal à talons-aiguilles.

 

-                  Il est tatoué sur le… sur le ziziiiii ? Sur le ziziiiii…!?

-                  Ouais je te dis ! Je suis sûr que parmi la quantité industrielle de zizis que tu as vus dans ta longue vie, t'as jamais vu une bite avec un papillon au bout !

-                  Non… prudent, le Bibi, il flaire un piège d'instinct… jamais, c'est vrai. Heu… c'est vrai ? Tu te fous pas de moi ?

-                  Bibi…

-                  Alors je veux-voir-je-veux-voir-je-veux-voir !

-                  Tssss… tssss… Deux scotches… ça te coûtera deux scotches…

 

Hé ! J'ai quand même retenu une leçon, avec Nathalie ! Søren me regarde un peu décontenancé, je ne l'avais pas mis au courant de la manœuvre… Bibi est partagé entre ses principes rigoristes de non-payeur de verres et son irrésistible envie de voir un zizi tatoué. J'explique le truc à Søren en danois. "Il a jamais payé un verre… l'occasion est trop belle… montre-lui ton zizi". Il part d'un grand rire et me fait observer "Mais il est pédé, il va vouloir… et ça pas question !". Je me retourne vers Bibi…

 

-                  Toi être nègre et pédé… Le monsieur, il a peur que tu sois anthropophage…

-                  Per, arrête tes conneries… allez… demande-lui… C'est le moment de négocier dur…

-                  D'abord tu commandes deux scotches à Günther - le barman - c'est pas son vrai nom non plus, mais les habitués sauront aussi… - fendu de rire derrière le bar… tu mets tes mains derrière le dos pour pas faire peur à mon copain, tu jures de pas toucher et… je me tourne vers Søren… "tu risques rien…"

 

Le zizi-show a lieu dans un cagibi à l'arrière du bar. Günther assiste rigolard et incrédule à la scène. Søren sort sa clé, décalotte le poinçon et un petit papillon vert apparaît en effet sur le gland. Il remballe vite fait et on retourne s'installer au bar. Bibi est dans tous ses états. "Un papillon ! Il a un papillon tatoué sur le zizi !" J'aurais jamais cru qu'on gagnerait bien plus que deux scotches dans l'opération. Bibi se précipite au premier étage, là où a lieu le spectacle, pour annoncer la grande nouvelle du zizi tatoué aux filles. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, galop de talons-aiguilles dans les escaliers qui mènent au bar et nous sommes entourés de toutes les jolies hôtesses et strip-teaseuses du Bat'…

 

Une idée à proprement parler ma-chia-vé-li-que germe alors dans mon esprit parmi les "Montre-nous ! On veut voir ! Tu nous avais jamais dit ! T'aurais pu nous dire !". Je dis à Søren "Surtout, garde popaul au chaud, plus de show ce soir… on va bien rigoler…". Les filles se lassent assez vite devant mes "Niet !" catégoriques, mais les plus curieuses insistent. Je fais l'attaché de presse… Hors de portée d'oreilles de Bibi, de Günther et de Søren. "Oui-oui… il a bel et bien un papillon tatoué sur le gland. Vous verrez… vous verrez… Mais chacune à son tour… hein !? On reviendra demain et d'autres soirs, de toutes façons… y a pas le feu… Et vous savez quoi ? Ce qui est vraiment rigolo, c'est que quand il bande, eh ben le papillon change de couleur… si-si !". Les filles se concertent, échangent propos grivois, recettes pour assister au changement de couleur et soudain l'une d'elles me demande "Et toi ? Toi aussi ?". Le trait de génie. "Moi ? Oui, moi aussi… mais c'est encore plus spécial… mon papillon à moi a été tatoué avec une encre japonaise très particulière et très rare: on ne le voit que quand je suis avec une fille qui me… enfin qui… heu… m'inspire vraiment très fort… sinon, rien à voir… il faut qu'elle y mette tout son talent… extraordinaire, hein !?".

 

Le lendemain, alors qu'il est en train de tatouer le sein gauche d'une superbe jeune Italienne, Søren me demande l'air égrillard "On retourne au Bat', ce soir ?". Je suis perdu dans mes pensées… Pas vrai… Mine de rien et de cette façon totalement hypocrite qu'on les hommes comme moi de regarder ce qui leur plaît vraiment beaucoup-beaucoup-beaucoup, j'admire la poitrine de la jeune femme, waouh… J'ai les yeux en plein dessus et je lui glisse… "Quel dommage… j'aurais bien passé la nuit avec toi, mais… pas de sexe pendant 15 jours maintenant, sinon les couleurs partent…". Elle me regarde longuement en retour et me murmure "Davvero…?". On a failli pas retourner au Bat', ce soir-là… Je relève la tête et répond "Oui… on y retourne… mais on y passe en dernier".

 

-                  Pourquoi en dernier ?

-                  Parce que ce serait bête, sinon…

-                  Comment ça ?

-                  Il y a une armée de dames qui aimeraient voir ton papillon… Si on fait la fermeture, tu pourras le montrer de manière plus privée… et le faire admirer par… l'admiratrice de ton choix…

-                  Per, t'es un vrai salaud…

-                  Pire, je t'ai pas tout dit…

-                  Quoi encore ? Pourquoi tu te marres comme ça ?

-                  Je te dirai demain, pas avant…

 

Et je pars d'un vrai fou rire. L'Italienne semble se vexer. Elle ne comprend bien sûr pas ce que nous disons. Je la rassure. "On rit à cause de quelque chose de drôle qui nous et arrivé hier soir. Rien à voir avec toi. Ton tatouage est magnifique et le support aussi…" Elle me remet un "Davvero…?" qui me donne presque envie de remettre le Bat' aux calendes grecques. Mais… Présence d'esprit de l'excellent commerçant et de l'odieux calculateur que je suis aussi, je lui glisse "Reviens dans une semaine, je te ferai un petit traitement pour faire durer les couleurs encore plus longtemps…". Elle est revenue et ça c'est une autre histoire… Ma que bellissima ragazza ! Et elle faisait les pâtes comme personne !

 

Le soir, on se tape une tournée des Grands Ducs. La journée a été bonne, on est garnis et d'excellente humeur. Vers trois heures, on se pointe au Bat'. C'est l'heure où les filles sont soit en mains jusqu'au lendemain, soit anxieuses de trouver un micheton pour du vite fait ou un bon amant pour finir la nuit.

 

Bibi est toujours assis à sa place habituelle au coin du bar et nous salue d'un "Ha ! Voilà les tatoués !" tout guilleret. Günther quitte le groupe de filles et de clients avec lequel il participait à une discussion animée et nous allonge deux Cutty Sark, puis nous serre la main. Il me glisse "Daphné m'a demandé de l'avertir si tu te pointes… OK ?". Daphné, c'est une bonne copine, une camarade de jeu qui a beaucoup d'affection pour et moi j'en ai beaucoup pour elle quand nous le voulons bien. La dernière fois, c'était… ? "Oui bien sûr… dis-lui que je suis prêt pour le Grand 8, le Train Fantôme et une partie d'autos tamponneuses sans les autos…". Søren est harponné par une belle Asiatique aux très fins… elle parle anglais… parfait. Au bout de cinq minutes, il se tourne vers moi et me demande "Qu'est-ce que tu leur as dit, aux filles ? Elle me dit "Open your fly, I want to change the color of your butterfly…" (Ouvre ta braguette, je veux changer la couleur de ton papillon – sans le jeu de mots anglais). "Ah ? Attends… laisse-moi négocier…". La fille est un des oiseaux migrateurs, je ne l'ai encore jamais vue au Bat'. Eurasienne. Ou alors opérée du nez. Je jette un œil à ses mains et à ses pieds. Elle chausse du 42 au minimum, peut-être du 43. Ça fait rigolo, dans des escarpins… Les mains sont larges, longues, encore plus longues avec les longs ongles vernis en rose. "Hi ! What's your name ? Are you chasing butterlys ?" (Salut ! Comment tu t'appelles ? Tu chasses les papillons ?). A la façon que j'ai eue de la regarder, son regard s'est un peu voilé… "My name is Wanda, I'm from Singapore… Yes… I would love to see your friend's butterfly…" (Je m'appelle Wanda, je suis de Singapour… oui… j'adorerais voir le papillon de ton copain…) et elle part d'un rire coquin… et un peu gravos dans les aiguës… C'est un travelo. Son décolleté est un présentoir de produits siliconés, petit cul pas assez rond, hanches pas assez larges. Pas de doute. "C'est un mec, fieu… Change de cible ou prépare la vaseline…". Søren me regarde ébahi. "Elle ? Un mec…!?". La fille se lève d'un coup et file vers les escaliers du premier étage. Elle a compris que j'ai compris. J'interpelle Bibi. "Hé Bibi… T'aurais pu avertir que c'était une sœur…!". Il se marre. "Je savais bien que tu verrais… pas de danger. Mais elle est opérée, tu sais ? Elle fait un très beau numéro et il paraît… enfin des clients m'ont dit qu'elle…" j'interromps… "… est très douée pour faire voler les papillons ?". Bibi, quand même un peu gêné vis à vis de Søren, commence alors à lui expliquer que dans le milieu du cabaret, il arrive que… mais que… et que ce n'est pas grave… et qu'après tout c'est presque une vraie femme… qu'il y a tout ce qu'une femme a normalement sauf l'infrastructure d'origine… Søren réfléchit cinq secondes et laisse tomber "I prefer the real thing…" (J'aime mieux une vraie de vraie…). Bibi s'empresse de monter au premier pour trouver une vraie fille libre. Ce ne sera pas bien difficile: l'histoire du papillon qui change de couleur est l'histoire du jour et ces dames ont toutes envie de le voir se métamorphoser…

Il revient non pas avec une, mais avec trois filles. Je les connais bien, de bonnes pros. "Prenez bien soin de mon copain, Mesdames, et… vous permettez…", je m'adresse à Søren qui a maintenant l'air tout motivé pour faire une conférence sur l'élevage des papillons en batterie et tout émoustillé à l'idée de passer à la partie pratique. "Fieu… passe-moi tout le fric que tu as sur toi et garde juste 500 balles et de quoi prendre un taxi… disons 50 balles…". Il comprend, je n'ai pas besoin de lui expliquer. "Rabat-joie !", me fait l'une des filles quand elle voit, gourmande, une grosse liasse de billets changer de mains. Je lui fais un clin d'œil appuyé et dévastateur, "Que la meilleure gagne ou alors faites-lui un tarif de groupe…". Je douille quand même une bouteille de champ', un scotch pour Bibi et un autre pour Günther. Nous sommes entre gens bien élevés et connaissant les règles. Søren ne rentrera pas à moto… Daphné arrive peu après. C'est une petite franco-marocaine très sympa et hyper bien foutue.

 

-                  Bonsoir, Per ! Tu me ramènes ? Elle s'installe à côté de moi après m'avoir donné un long baiser= message aux autres: "Il est à moi, on ne touche pas !"

-                  Salut, Péché Mortel ! Oui, avec plaisir, ça fait longtemps que je n'ai pas bu de thé de menthe…

-                  C'est vrai ce qu'on dit ? Il paraît que vous avez tous les deux un papillon sur le zizi ? J'avais jamais remarqué…

-                  Normal. Le mien est tout neuf, tu n'as pas encore pu le voir…

-                  Elle se penche à mon oreille et me glisse Je vais lui faire faire des loopings…

-                  Ouh la ? Sûre ? Tu sais, il n'apparaît que si…

-                  Je sais-je sais ! Les autres m'ont dit, je n'étais pas là l'autre soir… elles ne parlent que de ça ! Mais si mes souvenirs sont exacts…

-                  Ouh la ! Faut voir ! Il est capricieux… Faudra que tu y mettes du tien…

-                  Je ferai ce qu'il faut… je veux le voir de très près…

 

Ce fut une fin de nuit très agréable. Le Grand 8, le Train Fantôme et les autos tamponneuses sans autos après un long monologue de Daphné au micro… J'ai vu des papillons partout et Daphné en a en tout cas vu un que je ne connaissais pas moi-même… L'effet bœuf… Elle ne voulait évidemment pas perdre la face devant ses consoeurs, la fille qui avait mis Søren dans le taxi non plus. Deux soir plus tard, en retournant au Ba't', nous avons appris incidemment que le papillon de Søren vire du vert au turquoise quand il est dans de bonnes dispositions et que j'ai moi-même un très joli papillon bleu avec des motifs de fleurs de part et d'autre… Les autres filles ne voulant en aucun cas être en reste, nos autres fins de nuits au Bat' ont permis d'établir par la suite une icônographie très détaillée et fantaisiste, des jeux de couleurs aussi ahurissants qu'imaginaires et je suis encore fendu de rire en y repensant…

      

Ces papillons-là nous ont fait voir bien des fleurs…

     

 

Le joli derrière de Nathalie

 

 

Elle s'appelait Nathalie, petite Française blonde aux yeux bleus, elle exerçait la noble profession de "Plus vieux métier du monde" et plumait les pigeons du King's Club avec un enthousiasme touchant de novice.

Un soir, Søren et moi sommes allés boire deux ou trois verres (ou quatre ou cinq, au diable l'avarice !) au King's. On y avait nos habitudes, comme dans nombre d'autres endroits de perdition de Genève.

Nous étions bien connus et les filles nous faisaient la fête: elles savaient que si la journée avait été bonne, nous arrosions sans compter. C'est – pour les âmes et les yeux délicats qui me lisent – un peu compliqué à expliquer. Je vais essayer. Nous étions tatoueurs, elles étaient putes. Nous respections leur métier – car quand une fille le pratique avec talent et plaisir – c'est véritablement un métier – et elles nous respectaient par le simple fait qu'il n'y avait jamais d'embrouilles ni de complications avec nous. Nous étions garnis, nous rincions la dalle à tout le monde. Un peu asséchés, nous disions simplement "Pas ce soir, ma Chérie, j'ai la migraine…". OK ? D'accord ? Compris ? Entre gens d'un autre milieu, on ne fait pas dans l'hypocrisie et les chichis. Parfois, des flirts ou de petites histoires d'amour à la petite semaine… Mais gare ! Ces filles-là, comme disent les bien-pensants et les coincées du cul, boivent, mangent, dorment et ont des sentiments comme tout le monde. Quand elles tombent amoureuses, ce sont en général de vraies tigresse et mieux vaut courir aux abris ! Il fallait donc, pour la paix et la tranquillité du Tattoo Business, se contenter de gentilles nuits d'amour sans lendemain. Dès le moment que c'était juste pour le plaisir et sans horizons lointains, tout allait très bien. Les filles ont également une notion très aigüe du territoire. Si un client est considéré comme leur client… les autres, "Pas touche !". Nathalie, qui était nouvelle au King's devait donc essentiellement s'intéresser aux nouveaux clients, pas aux habitués dont nous étions.

Je voyais bien qu'elle faisait des appels de phares pas possibles avec ses yeux candides, ses jambes croisées et décroisées un peu trop souvent, son pétard à exploser un notaire et son décolleté à double plongeoir. Mais pour elle, pas moyen d'entrer directement en contact: les autres filles – nos groupies et copines habituelles - lui seraient tombées dessus sans pitié. Dans ces cas-là, une seule solution: c'est le client qui doit amorcer et si possible sans vexer les copines. "C'est qui la petite blonde ? Une nouvelle ?". Quelques paires d'yeux maquillés et faux-cillés mieux qu'à la télé se pointent sur Nathalie pire que des mitrailleuses à balles incendiaires…

"Mets-les en code et viens boire un verre, la Miss !". Nathalie ne se le fait pas dire deux fois. Elle arrive en ondulant du gagne-pain de façon trop exagérée pour s'attirer franchement la sympathie de ses consoeurs. Søren est très occupé avec une Allemande et une fille des îles, il ne parle pas un mot de français. Il se rattrape avec l'allemand et l'anglais, et leur tient d'énormes théories sur Dieu sait quoi. Il est aussi bavard qu'Ole et capable d'improviser sur n'importe quel thème d'actualité. Fatigué par la longue journée de travail – on commence à quatorze heures et on finit à point d'heure – et allumé dès le premier scoth, sa perception du monde extérieur ne dépasse pas deux tabourets de bar. Je suis aussi avec deux filles, une Française – de Paris bien sûr, toutes les Françaises sont de Paris si elles n'ont pas un accent du sud trop évident – et une fausse Américaine, Hollandaise je crois. L'une me tient par le cou, collée debout contre moi, l'autre est assise à ma gauche, une main ostensiblement posée sur ma cuisse. Le message à Nathalie est clair et sans ambiguïté: "Propriété privée, défense de…". Belle illustration de la Défense du territoire chez les primates supérieurs. Elle reste donc à une petite distance juste respectueuse ce qu'il faut pour ne pas déclencher d'hostilités. Les deux péchés mortels la toisent sans aménité. "Bonsoir… Je m'appelle Nathalie… Vous êtes tatoueurs, à ce qu'il paraît…?". Søren et moi sommes toujours en T-shirts ou chemises à manches courtes – pubs gratuites avec nos bras complètement tatoués – et ce n'est vraiment un secret pour personne. "Non… on est banquiers et on prend les ordres en Bourse chez nos clientes…". Douche froide. Elle perd encore un peu d'assurance, déjà sérieusement ébranlée par l'attitude des "propriétaires", mais remarque quand même d'une petite voix timide – c'est son métier, elle est là pour ça – "Vous m'offrez un verre ? C'est gentil…". Elle doit avoir vingt-deux ou vingt-trois ans, pas trop hypothéquée par les heures de vol. La vie nocturne est fatale pour les filles qui picolent trop et ne bougent pas assez. Après quelques années de ce régime, même le meilleur maquillage n'arrive plus à dissimuler les ravages du champ' et des heures passées le cul vissé sur un tabouret de bar. Celles qui ne développent pas un talent de noyeuses de plantes vertes ou de remplisseuses de seaux à champagne et ne vivent pas sainement hors des néons sont grillées dès la trentaine. Les bons clients se foutent pas mal qu'elles boivent ou non, tant que les bouteilles ne se vident pas à raison d'une toutes les dix minutes… Ils paient pour la compagnie, pas pour leur faire péter le foie. Seuls les michetons de province font du scandale quand ils remarquent qu'une fille vide discrètement sa coupe dans le seau ou ailleurs. Ce soir-là, ça n'ira pas plus loin, c'est juste histoire de faire connaissance et de la faire admettre par les autres filles. Compliquée la procédure, hein !? Diplomatie on the rocks…

"Allez Søren ! On taille la route !". On est pas encore passés au Bat' où d'autres copines (et d'autres clientes et clients potentiels) nous attendent. La tournée des grands ducs fait partie du business et rapporte plus qu'elle ne coûte. Hommages convenus aux filles jusqu'à demain soir ou un autre soir – il n'y aura pas de folle fin de nuit avec elles – et poignée de main avec le Maître d'H', Alvaro, un très chic type toujours affable, souriant et d'une extrême courtoisie. Nathalie me fait des bisous pleins de retenue comparés aux baisers provocants des deux autres et me décoche en douce un sourire qui veut dire en langage humain standard "C'est quand tu veux, où tu veux, comme tu veux…". Søren maugrée "He is going to try to kill me again… Il va de nouveau essayer de me tuer…", il a une sainte horreur de la moto. Ses deux égéries à lui le rassurent de leur mieux… "Oh no ! Come again soon ! We love listening to you ! oh non ! Reviens-nous vite ! On adore t'écouter !".

Le lendemain ? Le surlendemain ? Peu importe, nos soirées se terminent toujours dans les boîtes à strip, les bars glauques ou les pince-fesses… Quand on peut vertueusement invoquer des raisons commerciales pour aller aux filles, faut pas se priver… On repasse donc au King's et Nathalie m'arrive dessus comme un avion de chasse en piqué: nos habituelles sont occupées avec d'autres clients, elle profite… D'autant qu'il y a une alignée de filles libres au bar. Søren se fait harponner vite fait, elles parlent presque toutes anglais. Mais là, on est pas encore d'humeur dépensière… Deux autres hauts lieux de l'amour négocié attendent notre visite et on a fait quelques vagues promesses à des dames très comme il faut pour ce qu'on a envie de faire… Nathalie minaude un bon coup le plaisir indicible qu'elle éprouve à me revoir et le signe $ illumine de vert ses mignonnes pupilles noires. "Oooooh… Il fait une chaleur… j'ai une de ces soifs…". Elle m'agace, du coup. Règle d'or: faut pas m'amorcer trop vite. "Alvaro ! Bonsoir Alvaro… Mademoiselle a… comment tu disais, déjà ?… Mademoiselle a "une de ces soifs"… pouvez-vous veiller à ce qu'un verre d'eau lui soit servi dans les meilleurs délais ? Pour moi, ce sera un Cutty Sark, comme d'habitude… merci !". La Miss fait une vilaine grimace, elle a autant d'humour qu'un piranha congelé. "C'est pas gentil ! Moi qui voulais me renseigner sur un tatouage que j'aimerais me faire faire…". Ben tiens, voilà autre chose… si c'est du business… On verra bien lequel de nous deux sera la meilleure pute. Je la regarde un peu plus attentivement. Le signe $ est toujours affiché au néon dans ses grands yeux, mais elle a plutôt l'air de penser sérieusement ce qu'elle dit.

 

-                  Vraiment ?

-                  Oui, vraiment…

-                  Et à quoi tu penses…? je veux dire où…? quel genre de motif…?

-                  Un petit cœur… sur la fesse gauche ou droite, je ne sais pas encore… pas décidé…

-                  Un cœur ? T'as un trop petit cul…

-                  Comment !?

-                  Oui, t'as un trop petit cul pour un si grand cœur… S'il doit ressembler au tien…

-                  Oh ! Mais non ! Un tout petit cœur ! Pas plus grand que l'ongle de mon pouce !

 

Elle me fourre l'ongle de son pouce sous le nez, du coup. Carmin, main bien manucurée. Bon point. Je lui en fais le compliment. "T'as de jolies mains, Fillette. C'est très bien. Maintenant fais voir ton cul, que je me fasse une idée…?".

 

-                  Ici !?

-                  Ben oui… On va pas aller aux toilettes ! Les gens pourraient penser… Ils sont si méchants, les gens…

 

Elle me demande de la suivre vers le coin le plus reculé du bar, là où il y a une grosse lampe à pied qui offre un meilleur éclairage. L'endroit est discret, aussi. De la salle, les autres filles ne peuvent pas vraiment deviner ce qui se passe. Seul Søren remarque la manège, tout en se défendant vaillamment contre une petite Black forcément déshydratée.

Ni une ni deux, Nathalie relève sa mini-jupe sous laquelle elle ne porte que l'équivalent d'un fil dentaire. C'est une vraie blonde, j'en veux pour preuve la dense forêt pas trop vierge qui déborde des deux côtés du string. Elle a un joli petit cul rebondi, mais pas musclé. Si elle n'en prend pas soin, il ne fera bientôt plus rêver personne. Elle pense évidemment m'allumer à mort, en faisant ça. Mais voilà… Des culs j'en ai déjà vu quelques-uns dans ma vie et les culs exceptionnels sont rares… Le sien est standard '38 peau d'orange incluse. Pas de quoi émouvoir autre chose que des greffiers myopes ou des employés de banque mal mariés.

 

-                  Deux cents…

-                  Quoi !? Deux cents quoi ?

-                  Deux cents balles pour ton petit cœur. Et il faudra te passer la foufoune au taille-haies avant de venir… On est tatoueurs, pas coiffeurs…

 

Je vois le signe $ en plein désarroi dans ses beaux yeux, elle ne s'attendait visiblement pas à ça. Elle se rajuste en vitesse pendant que je retourne tranquillement m'asseoir au milieu du bar. Elle me rejoint en ondulant de façon suspecte. Elle doit être intriguée par mon peu d'intérêt pour son anatomie intime.

 

-                  Je pensais que pour moi, ce serait gratuit…

-                  Gratuit ? Tu rigoles ?

-                  Oui… enfin… on se connaît maintenant… et puis…

-                  Trois cents…

-                  Comment !?

-                  Si tu discutes, les prix augmentent. Tu suces gratos, toi ?

-                  Non bien sûr que non… et d'ailleurs il faut que je sois amoureuse pour…

-                  Nous aussi… faut qu'on soit amoureux pour tatouer gratos…

-                  Bon mais… on pourrait quand même discuter le prix…

-                  On peut… Tu prends combien pour faire une pipe sans être amoureuse ?

-                  Heu… Deux cent cinquante… Elle doit penser que j'ai envie d'un gâterie…

-                  Alors deux cent cinquante pour le tatouage. Sans pipe, pas de contre-affaire, cash !

-                  Mais…

-                  Il n'y a pas de "mais", la Miss. Si tu es d'accord sur les conditions, je te paie une coupe. Sinon, on va pas tarder à lever l'ancre. Faut que je sauve mon copain… il est attaqué par une cannibale déguisée en présentoir à bijoux…

 

Elle doit avoir très envie de ce tatouage. Après un instant de réflexion, elle me tope la main et dis "D'accord, mais deux cents… t'avais dit deux cents au départ." Elle commence à comprendre les choses de la vie, la petite. "Tope-là, Miss ! Deux cents… Demain dès quatorze heures, tu viens quand tu veux. Si tu viens à partir de seize heures, il y a pas mal d'attente… les urgences sans rendez-vous.". Elle est contente d'avoir gagné une coupe, mais quelque chose la turlupine manifestement.

 

-                  Pour… heu… les poils… c'est obligatoire ?

-                  Oui. J'ai horreur des forêts vierges, c'est des nids à morpions. Søren aussi en a horreur. Alors tu te rases ou – mieux ! – tu te fais épiler la boîte à musique jusqu'au sommet de la raie du cul. T'as des baobabs blondinets jusque dans le bas du dos, vilaine !

-                  Bon… bon… si tu le dis…

 

Elle a vraiment très envie de son tatouage… Søren, curieux, me demande "Pourquoi elle t'a montré son cul ?". Je rigole. "Fallait que je calcule le prix de manière professionnelle. Deux cents pour un petit cœur tout simple sur son joli petit cul…". Søren sait que ça lui prendra à peine dix minutes. "Per, t'es un salaud…". Clin d'œil. "Oui, je sais… Allez, on taille la route avant que ta Black te transforme en pot-au-feu… Salut, la Miss… Au revoir, Alvaro…".

 

Nathalie arrive pile à quatorze heures le lendemain.

 

Elle a les cheveux tirés en arrière, porte jeans, T-shirt et tennis, elle n'est pas maquillée. Rien qui rappelle le péché mortel du King's, une jeune et jolie fille comme il y en a des milliers.  Au début, le business des tatouages se faisait chez moi. Plus tard, nous avons loué pas cher un grand appartement à la rue du Rhône dans un immeuble promis à la rénovation. J'ai juste réaménagé un poil mon appart'. Søren tatoue dans la cuisine, grande, spacieuse et lumineuse. Les clients sont assis sur une simple chaise ou installés sur une grande table avec un matelas pour les tatouages sur le dos… ou le derrière. Søren est quant à lui confortablement assis sur une chaise de bureau à roulettes, mobile et pratique. L'entrée et le salon servent de salles d'attente, les clients peuvent y consulter des classeurs de motifs divers pour trouver une ou des idées de tatouages (ils peuvent aussi apporter un motif de leur choix que nous pouvons reproduire avec un agrandisseur et une photocopieuse, puis sur un papier soie permettant le transfert sur la peau), discuter, boire et fumer, écouter de la musique… Il n'y a jamais eu de problèmes avec les voisins. Faut dire, j'ai déjà une sacrée réputation de mec qui ne se laisse pas vraiment emmerder par des culs pincés. Petite anecdote. La Régie refusait de faire repeindre mon salon, alors qu'elle y était contrainte par un avenant du bail, "Les règles et usages locatifs". J'ai appelé le responsable des travaux et lui ai demandé de passer voir mon salon. "Regardez… il y un gros trou dans le mur, là…". Le type regarde, refuse encore et me fait observer pour conclure "… ce n'est pas de l'usure normale". Je lui fais un bon sourire et lui explique "C'est vrai… c'est pas vraiment de l'usure normale. Regardez le bord supérieur du trou… il y a encore une aile et des pattes collées. C'était une mouche… vous savez… une de ces grosses mouches noires qui fait beaucoup de bruit. Elle me dérangeait…. je l'ai sprayée au 357 Magnum. Juste une balle, simple accident…". La Régie a repeint le salon, l'entrée et toutes les chambres.

Revenons à Nathalie.

Elle est la première cliente. Nous, on se remet de la nuit d'avant dans les boîtes avec des litres de café noir. Je lui montre quelques motifs de cœurs et de cœurs associés à des roses ou des bandeaux, mais la Miss sait exactement ce qu'elle veut: un petit cœur rouge, de la taille de l'ongle de son petit doigt. Elle s'est finalement décidée pour la fesse gauche. "Je suis droitière, tu comprends… comme ça, ma main gauche est libre pour relever ma jupe et montrer le tatouage, si jamais…". Elle a fait, comme je le comprendrai vraiment par la suite, tout un calcul pour le retour sur investissement. Et à ce propos, elle hasarde une dernière tentative pour une contre-affaire. "Si tu veux… pour le prix du tatouage, je te fais une petite gâterie… mais bien hein ! Au champagne si t'en as ou sinon on the rocks… et je vais jusqu'au bout… tu n'oublieras pas de sitôt !". En d'autres termes, pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas, elle me propose une fellation un peu spéciale avec du champagne ou un glaçon dans la bouche, et "jusqu'au bout…", faut-il vraiment tout expliquer ? Un vrai requin, la petite Nathalie. Elle doit élever des scorpions ou des hérissons dans son porte-monnaie… Mais voilà… Le business, c'est le business… Je peux être un requin, moi aussi ! "Deux cent cinquante… Encore un mot et on passe à trois cents…". Le signe $ disparaît de ses beaux yeux bleus pour faire place à une incompréhension totale entourée d'une mine franchement renfrognée… Je lui fournis gracieusement l'explication qu'elle n'ose plus demander. "C'est pas avec une pipe que je paie mon loyer ou les factures d'électricité et de téléphone, tu piges ? Je pensais que t'avais compris. Alors pour la leçon gratuite d'économie d'entreprise, ça fera deux cent cinquante. Point barre". Très, très à contrecoeur, elle sort l'argent d'un portefeuille genre Vuitton qu'elle sort d'une besace signée elle aussi du fameux LV, les deux sont manifestement des faux. C'est bien son genre, de la fausse frime. C'est moins cher… Søren est en train de disposer ses couleurs et ses aiguilles sur la table à côté de son siège, il a l'œil torve de quelqu'un qui a trop bu et pas assez dormi. Commencer la journée avec un tatouage aussi simple lui convient parfaitement. "Et maintenant cul nu, la Miss ! Installe-toi sur le matelas et prépare-toi à recevoir une œuvre d'art sur cette autre œuvre d'art qui te permet de gagner largement de quoi la payer…".  Je lui indique la grande table, elle n'est pas contente du tout et insensible à mon humour hâbleur. Søren jette un coup d'œil blasé à son sexe et à son derrière fraîchement épilés – elle a bien suivi les directives – et laisse simplement tomber "Beau cul… m'la ferais bien…". Nathalie ne peut pas comprendre notre conversation: nos échanges sont en danois. "Je viens de la majorer de cinquante balles parce qu'elle discutait le prix, alors pas touche… sinon elle le voudra gratos et elle te fera lâcher des thunes en prime pour se venger… Elle est pas contente… Elle voulait payer en nature et je l'ai envoyée péter". Il me regarde avec un faux air réprobateur. "Per, t'es vraiment un sans-cœur… un cul pareil… on aurait pu faire une exception…". Il ajuste l'aiguille, la trempe dans l'encre de Chine pour commencer le pourtour. Ziiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii… Nathalie ne cille pas. Une vraie dure-à-cuire. Elle se mordille quand même le pouce de la main gauche. "Ça va ?". Elle me grimace un "Oui…" et mord son pouce un peu plus fort quand Søren change d'aiguille pour étaler la couleur rouge au centre du motif fraîchement dessiné. Pour le pourtour, c'est une aiguille simple. Pour les couleurs, ce sont des aiguilles assemblées comme de minuscules pinceaux. Dix minutes plus tard, le tatouage est terminé. Søren me reproche "Tu vas quand même pas prendre deux et demi pour si peu ?". Je lui fais un clin d'œil. "Tssss… tssss… Tu crois qu'elle fait des réductions pour les quickies, elle ?".

Nous ne sommes pas encore envahis par les clients et Nathalie peut aller admirer son tatouage tout neuf devant le grand miroir de l'entrée. Elle est visiblement ravie, malgré l'énorme ponction faite dans son portefeuille à sens unique… Je lui explique encore comment faire pour nettoyer et faire cicatriser son tatouage dans les meilleurs temps, elle se rhabille et met les bouts sans accepter le verre que nous lui proposons. Toujours un peu fâchée…

 

Nous la retrouvons quelques soirs plus tard au King's, elle est radieuse. Curieusement, les autres filles la regardent d'un air mauvais quand elle vient nous saluer. Bisous-bisous appuyés – pour exciter davantage les copines ? – et, tout en essayant de comprendre la situation, je lui demande "Alors ? Tu t'es remise de cette grosse dépense ?". Elle éclate de rire et me répond "Tu parles, je l'ai déjà plus qu'amortie… Je propose aux clients de leur montrer mon tatouage. Ils me demandent où il se trouve… je leur dis… et j'ajoute "Pour vingts balles, je le montre… mais pas toucher !", et ils raquent tous avec une merveilleuse bonne volonté ! Par rapport au prix du champagne, vingt balles c'est rien ! Rien qu'avec ça, je me fais chaque soir plus que le prix que j'ai payé !". Ah… du coup, je saisis mieux pourquoi ses consoeurs font la gueule… Il y a des jalousies féroces, dans le milieu des filles, dès qu'il s'agit de pognon ou d'amour… Alvaro me prend à part, l'air un peu gêné. "Monsieur Per, je suis vraiment désolé… mais nous ne pourrons pas garder votre amie Nathalie… ça fait trop de problèmes avec les autres filles… je ne voulais pas la licencier avant de vous avoir personnellement informé…". C'est la meilleure, elle a aussi fait croire qu'elle était désormais ma petite amie attitrée ! Il va y avoir du boulot pour rétablir le good-will chez les autres… Non, quand même pas, les pendules ont vite été remises à l'heure avec nos amies habituelles. Sans trop de bruit. Nathalie a tout de même dû aller s'excuser auprès d'elles pour ne pas être définitivement mise au ban de la société des honnêtes gagneuses pour concurrence déloyale.

 

On l'a revue ailleurs à quelques occasions, lors de passages obligés dans les bars à champagne des Pâquis. Toujours en train de remonter sa jupe d'un preste mouvement du bras gauche… Elle a ainsi dû encaisser des milliers de francs sans plus payer de sa jeune et jolie personne… tout en faisant consommer les clients. Une bonne professionnelle: ses patrons étaient toujours très satisfaits de ses performances.

 

Aujourd'hui, plus de vingt ans plus tard, je ne peux l'imaginer que propriétaire d'appartements de vacances ou de villas sur la Côte. Elle avait un sens des affaires remarquable, la petite Nathalie…

 

Et un cul en forme de tire-lire.  

 

 

 

La belle et l'abeille

 
 

A vrai dire, je ne me souviens pas de son prénom, je ne me souviens même pas si elle en avait un… On l'appelait "la copine à Daniel". Daniel, c'était notre électricien attitré: il réparait toutes les petites pannes qui touchaient régulièrement le transformateur auquel Søren branchait ses drôles d'appareils à tatouer. Il était toujours fourré chez moi, prêt à rendre d'autres menus services, il aimait bien l'ambiance "Tattoo". Mignonne, sage, riant un peu trop fort quand elle riait, un poil délurée, timide et réservée le reste du temps, sa copine l'accompagnait parfois. Elle s'asseyait alors dans l'entrée, sur une des chaises qu'elle venait piquer à la cuisine. Discrète et silencieuse, elle pouvait ainsi observer à son aise la drôle de faune qui entrait et sortait de l'appartement. Je l'appelerais Claudine, tiens ! Dans mes souvenirs, elle évoque assez une version moderne de l'héroïne de Colette.

En contrepartie de ses services, Daniel s'était fait tatouer son signe astrologique – un scorpion, si mes souvenirs sont exacts - sur l'avant-bras et il en était très fier. Pas très baraqué et d'un naturel plutôt timide lui aussi, il se baladait toujours en débardeur pour bien montrer son tatouage.

Une après-midi, les deux me tirent un peu à part, l'air un peu péteux, les yeux implorant la discrétion… Il faut dire qu'on parlait généralement haut et fort, Søren et moi, avec un humour rigolard et plutôt gravos. En français, allemand, anglais ou danois et pas vraiment dans le genre politiquement correct. "Cette tête de mort…? Où…? Sur l'épaule…? Mais t'as pas les épaules assez larges, jeune homme !" ou " Quoi ? Une mignonne petite rose comme ça..? Sur le cul ? Mais t'as le cul bien trop large, elle va se perdre !". La clientèle, souvent composée de bandes de motards ou de dames très comme il faut travaillant aux Pâquis, aimait bien ce genre de commentaires. Paradoxalement, ils désinhibaient tout le monde. On savait cependant aussi garder de bonnes manières quand les clientes ou les clients chuchotaient, sous un air très BCBG, leurs fantasmes les plus secrets… J'ai tout de suite compris qu'il s'agissait de Claudine et qu'ils n'avaient pas envie que toutes les personnes présentes sachent…

 

-                  Voilà… Ecoute… Ma copine elle aimerait un petit tatouage, mais petit, hein !?

-                  Ah ? Et elle a perdu sa langue, ta copine ?

-                  Non… c'est pas ça… mais ça la gêne…

-                  Mais faut pas te gêner, la Miss ! Tu veux quoi et où…?

-                  Elle déglutit péniblement. Maya l'abeille… sur… sur le derrière…

 

Elle rougit comme une collégienne et parle d'une voix étranglée… Je l'interroge un peu pour être sûr de ses motivations. Je n'aime pas du tout, mais alors pas du tout qu'une jeune fille se fasse tatouer juste pour faire plaisir à son copain du moment, surtout s'il s'agit d'un premier tatouage. J'en ai renvoyé plus d'une dès que je sentais que ce n'était pas son désir profond à elle…  Je vous raconterai une autre histoire à ce sujet.

 

-                  Pourquoi Maya l'abeille ?

-                  Parce que j'adore ! Heu… j'adore Maya l'abeille… c'est pour ça… Et puis c'est… ce sera mon secret…

-                  Hmph… Drôle de secret… Daniel t'a dit comme ça fait mal ? Tu sais que ça va te faire très mal ? J'essaie de la décourager, je ne l'imagine pas tatouée, cette jeunette. Et puis il faudra que tu apportes le dessin que tu veux… On n'a pas de Maya l'abeille dans les classeurs… Søren connaît pas. Autre chose, il faudra aussi que tu te passes la future ruche au taille-haies…

-                  Que…? Comment…?

-                  Faut que tu t'épiles ou que tu te rases… T'as qu'à demander à Daniel… Hein, Daniel ? Hein, que tu seras content de lui faire des joues de bébé où je pense…!?

 

Ils piquent un phare tous les deux. Manifestement, ils n'en sont qu'aux toutes premières découvertes de l'univers de la sexualité… Ils n'ont pas l'habitude de parler librement de ces choses-là…

 

Claudine reprend de l'aplomb la première et me pose mille questions sur la façon de préparer sa peau, si ça fait vraiment très mal, si ça ne risque pas de disparaître au lavage, si elle peut se doucher ou se baigner, si l'eau de la piscine ou de la mer ne risque pas de l'enlever, si un tatouage se voit à travers le bikini… Je lui réponds en plaisantant. "Ouh la ! Je te l'ai dit… ça fait horriblement mal, tu vas tomber dans les pommes… mais puisque tu insistes… tu prends un bon bain ou tu te douches bien avant, tu t'épiles ou tu te rases – comme je l'ai déjà dit – tu peux te passer une crème sur le derrière pour avoir la peau bien douce, tu n'enlèves que le haut à la piscine ou au bord de la mer et comme ça personne ne le verra et… pas de sexe pendant au moins trois mois après… et surtout pas en levrette !".

 

-                  Qu'est-ce que c'est "en levrette"…?

 

Heu… bon.

 

Le lendemain, Claudine débarque avec toute une pile de dessins de Maya l'abeille sous le bras. Maya debout, assise, couchée, en vol… Oh non ! Elle voudra encore que je l'aide à choisir ! Ça ne rate pas… "J'ai pensé à celle-ci, mais qu'est-ce que tu penses de celle-là…? et celle-ci…? et celle-là…?". C'est qu'elle ne veut pas l'avis de Daniel, elle veut le mien ! Me voilà promu Expert ès Maya l'abeille… Franchement… Mon seul vrai critère, c'est qu'elle est jeune et que je ne voudrais pas qu'elle regrette un jour. Je biaise…

 

-                  Elle est trop ronde… elle est pas assez souriante… elle est trop souriante… elle est pas assez "Maya" (ça c'est l'argument supertop pour éliminer…)… et puis ça va te faire mal !

-                  Daniel m'a dit que ça faisait pas aussi mal que ça…

-                  Il roule les mécaniques, il joue au mâle ton Daniel… hein, Daniel que ça fait très, très, très mal !?

 

Daniel ne répond pas, se râcle la gorge et veut se tirer des flûtes, le lâche. Il s'invente une course urgente à faire en ville pour Søren. Pas si vite, jeune homme ! "Søren, t'as besoin de fusibles là-tout-de-suite-maintenant ?". Il me regarde comme si je lui demandais les six numéros du prochain tirage du Loto. "Quels fusibles ?". Me voilà fixé.

 

-                  Comment ? Tu vas partir alors que ta copine…?

-                  Je veux pas voir ça…

-                  Tu veux pas voir quoi…?

-                  Qu'elle va montrer son cul à tout le monde…

 

Ah ben tiens, voilà autre chose… Dispute d'amoureux. Daniel est jaloux… Je crois avoir sauvé le jeune derrière de Claudine… Tu parles ! C'est compter sans Claudine !

 

-                  On en a parlé ! Je veux mon tatouage !

-                  Ouais… mais j'veux pas que tu montres ton cul à tout le monde… Daniel est ouvertement malheureux et inquiet non pas en raison de la souffrance potentielle et à venir de sa Belle, mais à cause du regard éventuel des messieurs sur le joli petit cul dont il estime être l'unique et indiscutable propriétaire… comme tous les amoureux…

 

Je saisis l'aubaine au vol, je ne veux pas laisser passer cette chance de sauver la peau assurément immaculée et virginale des fesses de Claudine.

 

-                  Eh bien voilà ! On laisse tomber ! Tu trouveras sûrement une décalcomanie de Maya l'abeille à te mettre sur le derrière et comme ça tu ne souffriras pas, ton derrière restera merveilleusement égal à lui-même, t'auras pas une fesse plus grosse que l'autre – imagine un instant qu'elle te pique chaque fois que tu t'assieds ! – et…

-                  Nan ! Je veux mon tatouage ! A voir la tête que fait Daniel, je commence à comprendre que je suis en train de gaspiller inutilement ma salive…

-                  Dernier essai… Ecoute Miss… L'appart' est plein de monde, il y a plein de messieurs avec des yeux libidineux gros comme des soucoupes et Søren peut pas te tatouer avec un bandeau sur les yeux…

-                  M'en fous… Je veux mon tatouage. Et toi t'auras qu'à me tenir la main, si ça fait mal ! Daniel, il a qu'à aller où il veut, si ça lui plaît pas ! Quelle tronche…

-                  Bon… Daniel ?

-                  M'en fous, moi j'me casse…

-                  Ah fais pas la gueule, fiston ! Si on ferme la porte de la cuisine pendant que Søren lui tatoue sa Maya…

-                  Nan ! J'me casse ! Søren et toi, ça fait rien… mais les autres…

-                  Bon… T'inquiète… ils verront pas…

-                  Et tu peux lui t'nir la main, m'en fous aussi…

-                  Mais ce serait à toi de…

-                  Nan ! … me casse ! Deux tronches…

 

Daniel a mis les adjas aussi sec. Søren me regarde d'un air interrogateur. "C'est rien… Daniel est pas content qu'elle montre son cul… On fermera la porte.". Il se marre… "Ah ? C'était que ça…?", il hausse les épaules. Des culs, on en voit défiler au moins une dizaine par jour, de tous les âges, de tous les formats, de toutes les tailles, avec ou sans culottes de cheval…

 

Claudine a fini par se décider pour une Maya souriante et debout… Je lui suggère de réduire la taille de l'original à environ deux centimètres de haut sur un de large. Elle est d'accord. Pfui !

Søren peut commencer à transférer le dessin au crayon gras sur papier de soie.

 

-                  Maintenant, il faut choisir le bon emplacement. Au beau milieu de la fesse, ça fait tarte. Quelle fesse, d'ailleurs ?

-                  La gauche…

-                  Sûr ?

-                  Tu crois que c'est mieux sur la droite ? On est pas sortis de l'auberge…

-                  Non, c'est mieux sur la gauche…

-                  Pourquoi ?

-                  Faut que j'improvise, là… Parce qu'elle regarde légèrement vers la gauche, t'as pas remarqué ?

-                  Ah oui ! C'est vrai ! T'as raison ! Ce sera mieux sur la gauche ! Ouf…

-                  Maintenant, déhabille-toi et couche-toi à plat ventre sur la table…

-                  Complètement…? Il me semble qu'elle me regarde d'un drôle d'air…

-                  Non, juste le bas… Mais remonte un peu ton T-shirt… l'encre peut gicler…

-                  Ah non ! Alors j'enlève tout !

 

Ni une, ni deux… en quelques secondes la voilà intégralement nue, ses vêtements soigneusement pliés sur une des chaises. Je vous mentirais si je disais que ça fait pas un petit effet… heu… un effet… heu… Elle a un corps superbe, de longue jambes, une poitrine ferme et arrogante… et un adorable petit cul. Elle fait un tour sur elle-même pour bien se montrer, surveillant nos réactions – surtout les miennes – d'un œil brillant… Elle provoque grave, Claudine Lolita… tout juste vingt ans…

 

-                  Ça va comme ça ?

-                  Oui ça va…

-                  Je parle de mon derrière… tu m'as dit que… regarde… Elle me le présente recto et verso, jambes un peu écartées… j'ai aussi mis un peu de crème sur la peau…

-                  Punaise… Y a des jours, pour rester impassible et bien élevé, on mérite une médaille… C'est parfait, Miss ! Maintenant, étends-toi…

-                  Tu me tiens la main, hein !? Hein !? Tu me tiens la main !? Dis !? J'aurais peur si tu me tiens pas la main…

 Søren, qui ne comprend pas un mot de français, me demande en danois pourquoi elle s'est complètement déshabillée. "Elle a peur de tacher son T-shirt…". Il la regarde sans gêne aucune et laisse tomber "Sacrément bien foutue, la gamine… T'es sûr que c'est seulement à cause du T-shirt ? Elle te regarde d'une drôle de façon…". On n'apprend pas aux vieux singes… "Ouais, j'ai remarqué aussi… mais c'est la copine à Daniel, on va pas créer des problèmes…". Il émet un petit rire… "hé ! hé ! non bien sûr… mais ce que femme veut…".

La belle et l'abeille (suite et fin)

 
 

Claudine devine que nous parlons d'elle. Ce n'est pas bien difficile… "Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce que vous dites ? De quoi vous parlez…?". Je l'admire des pieds à la tête et lui répond simplement "On dit que t'es une fille extraordinairement bandante et que si notre excellente éducation ne nous retenait pas, on te prendrait là tout de suite sur la table de la cuisine ! Ça te va ?". Elle rougit, avec un grand sourire à la fois ravi et canaille jusqu'aux oreilles… J'ai l'impression que j'ai mis le feu à une petite montagne de fantasmes, en disant cela…

 

-                  Ho !

-                  Quoi "Ho !" ?

-                  On ne m'avait jamais dit ça…

-                  Ben… t'es une très jolie fille, y a pas de mal à ça…

-                  Mais on me l'avait jamais dit comme ça… rêveuse…

-                  hum… on a pas défini l'emplacement exact. Je t'ai dit pas au centre de la fesse, plutôt vers l'intérieur ou alors carrément sur l'aine… mais sur l'aine, ça se voit quand tu es en bikini… si c'est pas un bikini d'un mètre de haut et de large…

-                  Non… vers l'intérieur… là…? Elle écarte les jambes et pose son index trois ou quatre centimètres à gauche de l'anus. Il est tout brillant, son sexe fraîchement épilé aussi.

-                  Hmph… Dis donc… tu t'es même pomponné l'oignon et la foufoune ! La crème, juste sur la fesse ou les fesses, c'était amplement suffisant !

-                  Y fallait pas ? Elle me dévisage faussement inquiète…

-                  Mais non, c'est très joli… On aime bien les femmes qui prennent soin de leur corps…

-                  Ouf ! Bon… mais ça va là ? Elle repose l'index à l'endroit qu'elle avait en somme choisi depuis longtemps puis retire sa main.

-                  Oui, ça va très bien… Mais je t'avertis, c'est très innervé… T'auras un peu mal…

-                  Pas si tu me tiens la main !

-                  Je te tiendrai la main…

 

Søren a terminé le transfert de Maya. "Elle le veut où ?"

 

-                  Tu montres à Søren où tu le veux ?

-                  Non… montre-lui toi…

-                  Elle le veut là… Claudine est parcourue d'un long frisson au moment où j'effleure l'endroit qu'elle a indiqué.

 

La feuille de papier de soie recouvre la fesse de Claudine et Søren, après quelques petits coups de vaporisateur à l'alcool, l'imprime à même la peau. Mieux vaut s'assurer du bon choix de l'emplacement… Je tiens un miroir de maquillage en dessus de Claudine. Ainsi, en se tordant un peu le cou, elle peut encore corriger…

 

-                  Tu vois bien ? Ça te va comme ça ?

-                  Oui ! Oh oui ! C'est bien, là ! Tu trouves aussi que c'est bien, hein !?

-                  Ouh la ! Oui-oui… Parfait ! Tu devrais organiser des visites guidées…!

-                  Méchant !

-                  Mais non ! Je plaisante… Maintenant, détends-toi…

-                  Ta main ! Donne-moi ta main ! Je veux pas qu'il commence si tu me tiens pas la main !

 

Là, il vous faut quand même bien comprendre le tableau et la situation… D'un côté Søren, les mains gantées de latex, un appareil à tatouer dans la main droite, fixant le derrière de la demoiselle non pas avec l'air concupiscent du vilain garçon qui va entamer un gâteau d'anniversaire ultra-appétissant, mais avec l'œil de l'artiste qui veut réussir un petit chef d'œuvre sur un autre chef d'œuvre… De l'autre côté, le manager de la boutique – c'était ce que j'étais, en somme – qui fixe le derrière de la demoiselle avec l'air presque désespéré du très, très, très gentil garçon (si ! si ) qui se dit "Oh purée… un beau cul comme ça… quand même… Maya l'abeille… elle aurait pu choisir autre chose…" et qui ne veut rien laisser paraître de ses doutes quant à la qualité des choix d'une cliente, ni… de son trouble d'affreux mâle libidineux devant le superbe cul de jeune et jolie femme qui lui fait des appels de phares répétés depuis au moins une demi-heure… Au milieu, une divine jeune demoiselle complètement nue qui se couche à moitié, se tourne, se rassied, se couche sur le côté, sur le ventre, de nouveau sur le côté – vérifiant au passage que les pointes de ses seins et l'état intéressant que la situation a engendré chez celles-ci n'échappent pas au regard libidineux, nous l'avons vu, de l'affreux mâle que je suis - et enfin de nouveau sur le ventre, et qui plante pour finir ses doigts dans ma main offerte… Vous avez capté le tableau ? Bon eh ben pour rien vous cacher, j'ai la trique ! Et puis alors comme ça ! Vraiment… des situations pareilles… c'est pas une médaille, que j'aurais mérité… mais tout un plat ! Mieux que la devanture d'un maréchal ou d'un amiral soviétique à un défilé du 1er mai sur la Place Rouge !

 

Søren commence son travail, les doigts s'enfoncent plus fort dans ma paume… Claudine a de jolis doigts fins, les ongles naturels, taillés en pointe… Elle a posé son menton sur son poing droit fermé et ses mâchoires sont tétanisées. Elle sourit cependant, mais de façon très figée… Elle émet de petits "Aïe… aïe… aïou… aïou…" en essayant stoïquement de ne pas gigoter. Avant la séance, je lui ai quand même bien expliqué qu'il n'y a pas de gomme…

 

-                  Ça va Bébé…? C'est bien… t'es courageuse…

-                  Oui-oui… ça fait… aïe-aïe-aïe…

-                  Bouge pas… dis si tu veux une petite pause…

-                  … aïe-aïe-aïe… vi… vi…! p'tite pause ! S'te plaît ! Siouplaît !

-                  Søren… petite pause… OK ? Søren se marre, se lève et se sert un café…

-                  Hou ! Hou… ça me faisait ma-al… Elle lâche ma main et se tourne sur le côté, face à moi… Dis… tu pourrais pas… juste me masser la fesse… juste un peu… que ça fasse moins mal autour… Sans attendre la réponse, elle se remet sur le ventre, cambrant ses fesses… Qu'est-ce que je disais, avant ? Non… je corrige… "Mieux que les devantures de tout l'Etat-Major des Armées de Terre et de l'Amirauté soviétiques… au moins deux tonnes de médailles !

 

Cela heurterait sûrement sa coquetterie de savoir que sa fesse gauche est toute luisante du corps gras – une sorte de vaseline légèrement parfumée - que Søren utilise pour attendrir la peau, un peu rouge autour du tatouage en voie de réalisation aussi, avec quelques éclaboussures d'encre, alors que sa fesse droite est d'une blancheur immaculée et mate… Bon, c'est toujours un très beau cul, hein ! Ne pensez pas que je fais le délicat ! Simplement, maintenant il a quelque chose de… disons technique… comme un travail en voie d'achèvement. Alors qu'elle fait vraiment tout son possible pour m'allumer, jetant des regards ravis et furtifs à la bouteille Coca-Cola qu'elle devine dans mon jeans, elle ne peut pas se douter que moi, eh ben moi je suis en train de penser… "Pourvu qu'elle flippe pas total avant la couleur…". Søren me lance un regard interrogateur appuyé d'un "Nå…?" ("eh bien…?")… "Elle voudrait que je lui fasse un petit massage autour de l'abeille… elle dit que ça apaiserait sa douleur…". Je vous rappelle que Søren et moi communiquons en danois… et que nos échanges frisent parfois le code, même si nous gardons une contenance polie et souriante… Il sourit avec gentillesse à Claudine et lui dit "Hu…? it hurts, hu ? You want Per to give you a little massage, hu ? Do you want him to give you a massage with his hands or with what he has in his pants, hu…!". Elle ne parle pas un mot d'anglais et il le sait le salopard… (ça fait mal, hein ? Tu veux que Per te masse avec les mains ou avec ce qu'il cache dans son pantalon ?)

 

-                  Qu'est-ce qu'il dit ? Hein ? Qu'est-ce qu'il dit ? J'comprends pas l'anglais !?

-                  Il dit que… il sait que ça fait mal et que… t'es une vraie solide… mais que si tu veux… il te fait un petit massage avant de continuer… et je traduis pour Søren…

-                  Nan ! Je veux pas ! Il a des gants en caoutchouc ! Je veux que ce soit toi… d'ailleurs… elle devient pivoine… t'as de belles mains… Mais… il a dit "Per"… pourquoi il a dit "Per" ? T'as pas traduit…?

-                  Heu… je sais pas… il a dit "Per" ? J'ai pas fait attention…

 

Søren me fait remarquer qu'il commence à y avoir du monde dans l'appartement et qu'on a pas toute la journée… "Ouais… bon… laisse-moi cinq minutes, le temps de la calmer… C'est la copine à notre copain, je te rappelle…", parce que j'ai compris que quand cette demoiselle a quelque chose dans la tronche… Non-non ! Cessez tout de suite de penser que je suis un faux-derche ! J'aurais qu'une envie, ça c'est bien vrai… mais ça ne serait pas correct… et puis… et puis… pas comme ça… et pas ici… et pas sur la table de ma cuisine (je sais qu'elle résisterait pas…)… et puis non… et puis… et puis zut à la fin ! Non mais ! Søren me lance "… je vais pisser un coup… cinq minutes, pas plus ! Elle est déjà toute huilée ! Fin prête…" et il sort en rigolant.

 

-                  Pourquoi il rigole, Søren ?

-                  Une inspiration de génie… parce qu'il dit que t'es pas cap'… tu tiendras pas le coup !

-                  Si je tiendrai le coup ! Je vais lui montrer, que je tiendrai le coup ! Mais tu… tu continues à me tenir la main, hein !? Il va où ?

-                  Il va pisser…

-                  Oh…

-                  T'inquiète… il se lave toujours les mains avant et après

-                  Alors… tu peux juste… pendant qu'il…

-                  Oui… je peux juste…

 

Elle reprend sa position un peu cambrée, le derrière tourné contre moi, même… Imaginez… Je masse le pourtour du tatouage avec l'index et le majeur, et si vous n'êtes pas trop cloches en anatomie, vous visualisez le pourtour du tatouage qui me fait passer à un demi-centimètre de l'anus et à deux doigts – non, ce n'est pas un mauvais jeu de mots – d'un adorable sexe épilé de jeune fille qui… qui… heu… disons que… il y a la crème dont elle s'est enduite… il y a le corps gras appliqué par Søren et il y a… disons que… visiblement, la jeune fille est… émue. D'accord ?

 

-                  Oh oui… c'est bon… c'est bon… tu fais ça bien… c'est booon…

-                  T'as moins mal ?

-                  Oui-oui… j'ai moins mal ! …moins mal… continue… c'est boooon… et moi j'ai bientôt toute une caisse de Coca-Cola dans mon jean !

-                  Voilà… fini !

-                  Oh non ! Encore un peu… allez… s'il te plèèèèè…

-                  Non ! Maintenant on finit ton tatouage… sinon tu risques de devoir revenir demain et moi je risque de me brouiller avec Daniel…

-                  Ah bon…? Pourquoi…? comédienne…

-                  Devine…

 

Søren revient, l'air égrillard… jette un œil sur mon jean et remarque "hu…!? Per did not finish the massage ?" (Per n'a pas fini le massage ?)

 

-                  Qu'est-ce qu'il dit ?

-                  Il demande si c'était un bon massage…

-                  "Yes ! Yes !", elle lui faitangélique… une montagne de médailles, je mérite…

-                  On continue… Søren vas-y… et ferme ta gueule ou je te noie dans la cafetière… je rajoute en danois…

-                  Qu'est-ce que tu lui as dit ?

-                  Que tu tiendrais le coup…

-                  Oui… ta main… donne-moi ta main ! siteuplaît…

 

Elle reprend la pose initiale et Søren se remet à tatouer. Le Ziiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii de l'appareil et à peine interrompu par de faibles "aïe-aïe-aïe-aïou-aïou…" que Claudine s'efforce de réprimer. Elle serre les dents, les lèvres, ma main, mais pas les fesses… J'ai l'impression que ses ongles vont me traverser la paume… Tout à coup, Søren retire l'appareil qui du coup émet un Ziiiiiiiiii plus aigu… "Elle vient…". Je le regarde interloqué… "Elle va prendre son pied, je te dis…". Je regarde le visage de Claudine. Elle a les yeux noyés de larmes et un véritable air de ravissement extatique… Une énorme secousse la traverse de part en part ! D'un coup ! Et puis une autre ! Et encore une autre ! Et c'est plus "aïe-aïe-aïe-aïou…" qu'elle fait, mais "hou ! hou ! HOU ! HOUUUUUUU ! HOOOOOOOOOOO ! HOOOOOOOOOOOOOO !"… Je la plaque sur la table, elle est secouée de spasmes incontrôlables et incontrôlés… si je ne la tenais pas, elle se casserait la figure ! De la main gauche, je lui caresse doucement la tête tout en la maintenant fermement sur la table de la droite… "Ça va, Bébé ? Tu tiens le choc…?"

Elle lève vers moi un regard enamouré et me répond dans un murmure "J'aurais jamais cru que c'était aussi bon… se faire tatouer… c'est… c'est géant…".

 

Je ne vous cacherais pas que si elle avait ne serait-ce que passé la main sur la bosse de mon jean à ce moment-là, la bouteille de Coca se serait décapsulée toute seule ! Oh punaise ! Søren me sourit d'un air entendu, mais ne fait aucune remarque déplacée… il n'est pas question d'humilier la petite. Elle reprend vite ses esprits et se met à rire comme une petite fille,  un peu gênée… Je lui tends quelques coupons de papier-ménage…

 

-                  Essuie-toi le visage, tu ne veux quand même pas que les autres… là-dehors… pensent que t'as pleuré ? Que t'es une mauviette ? Que tu as horriiiiblement souffert !?

-                  Oh non ! Non ! Ils… ils m'ont entendue, tu crois ?

-                  Non… je mens comme un arracheur de dents… il y a de la musique au salon et je crois qu'il n'y a personne dans l'entrée…

-                  Ouf !

-                  Tu veux un verre d'eau ? Quelque chose à boire avant qu'on continue ?

-                  Non, non… ça ira… on peut y aller…

 

Après ce petit intermède un peu… agité, du nougat jusqu'à la fin. Claudine me tient la main ou plutôt je tiens la sienne sans qu'elle ne me lacère la paume. Ce n'est même plus vraiment nécessaire, je crois. La détente nerveuse a été telle qu'elle ne ressent plus cet étrange mélange de plaisir et de douleur avec la même intensité. Elle a juste l'air un peu crispé quand Søren commence à appliquer les couleurs (c'est souvent un peu plus douloureux), mais sinon elle reste calme, souriante et détendue jusqu'à la fin de la séance. Quelques petits coups de vaporisateur à l'alcool et Søren admire son travail, l'air très fier. On dirait une décalcomanie de Maya l'abeille ou alors qu'elle a été imprimée sur le derrière maintenant rouge vif et irrité tout autour du nouveau tatouage. "Pas mal… pas mal…", fait-il en hochant la tête, signe qu'il est vraiment très satisfait.

 

-                  Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il dit ?

-                  Il dit qu'il est content… S'il le dit, c'est qu'il est vraiment content. Et c'est vrai, c'est un beau résultat…

-                  Je peux voir ? Je peux voir ? Dis ? Je peux ? de nouveau petite fille…

-                  Oui… lève-toi… mais après il faudra de nouveau t'étendre pour le pansement très sexy qu'il va te mettre…

 

Claudine saute de joie en découvrant son tatouage à l'aide du petit miroir qu'elle tourne dans tous les sens, se contorsionnant pour mieux voir, sous tous les angles.

 

-                  Heu ! C'est génial-génial-génial ! Qu'est-ce que je suis contente ! C'est beau, tu trouves pas ? Hein ? Dis ? Hein que c'est beau ?

-                  Oui, c'est très joli. Mais c'est aussi grâce à toi, la Miss ! Comme tu n'as pas bougé, enfin presque pas… Søren a pu dessiner comme sur une feuille de papier. C'est bien… t'as été une grande fille… très courageuse, bravo !

 

Elle me saute au cou… heureusement, la bouteille Coca s'est… refroidie avant la fin de la séance. Søren lui applique de nouveau de la pommade, un pansement de papier absorbant fixé avec du papier-collant et Claudine peut se rhabiller. Elle rayonne, protestant quand même contre le derrière asymétrique que lui fait le pansement. "T'auras qu'à venir te faire tatouer l'autre fesse !", je lui fais en rigolant.

 

Elle est revenue un mois plus tard. Elle voulait une petite coccinelle sur la fesse droite…

Vierge ou putain, il faut choisir.

 
  

 

Madame Flasca était une sainte femme. Elle allait à l'église tous les dimanches, les jours de fêtes, à Pâques, à Noël et même pendant les soldes. Peut-être même qu'elle y allait de très bonne heure ces jours-là afin d'être sûre que la Providence la rétribuerait dans la journée de quelque bonne affaire assurément méritée. Pareille piété mérite en effet toutes les récompenses. Je suis sûr qu'elle demandait à Dieu Son avis sur toutes les choses importantes et qu'elle ne prenait jamais une décision déterminante avant d'avoir au moins eu le sentiment que la Sainte Vierge l'approuvait. Elle avait par ailleurs dans son cabas une inépuisable réserve de saints qu'elle pouvait solliciter en toutes circonstances.

Quand la hauteur de la pile de linge à repasser ou l'état de la cuisine après une soirée animée exigeaient une ardeur particulière pour venir à bout de la tâche, cela ne se faisait jamais sans l'aide de la Madone. "Mamma mia !" suivait de très près "Santa Madre de Dio" et j'en déduisis assez logiquement que Madame Flasca n'était rien moins que la sœur de Jésus-Christ, ce qui m'amena à me poser des questions très proches du blasphème sur la réelle virginité de Marie. Jamais, bien sûr, je ne lui fis part de mes interrogations. Parmi ses saintes et ses saints préférés, il y avait sainte Rita qu'elle invoquait assez souvent pour qu'elle me pardonne le désordre désespérant de mon appartement et quelques autres chargés de retrouver mes clés quand je les avais perdues ou me faire penser à changer une ampoule électrique quand je venais à manquer de lumière. Sans le savoir et probablement par pur hasard, elle dut un jour confondre quelque sainte vénérée pour ceci avec sainte Marie-Madeleine, de très loin ma préférée, vénérée par celles-là. Par "celles-là", j'entends bien évidemment mes amies les putes de tous bords dont j'aimerais bien que les bigotes et les bigots se souviennent qu'elles sont d'abord et avant tout des femmes, donc mes sœurs et les leurs en Jésus-Christ Notre Seigneur.

Nous en étions aux débuts du Tattoo business et je n'avais pas jugé utile d'informer Madame Flasca sur la nature et l'origine des taches colorées qui constellaient à la fois la table et une partie d'un des murs de la cuisine après les passages de Søren. Elle les enlevait au Cif ou avec n'importe quel autre produit de ménage dont les fabriquants ne daignent même pas sponsoriser les lignes d'une rare qualité littéraire que vous lisez en ce moment même ne-trouvez-vous-pas-vous-aussi-que-c'est-un-vrai-scandale ? Avec l'aide de Dieu sait quel saint et de Dieu Lui-même, ma cuisine était en tous cas nette, propre et rutilante après chaque passage de Madame Flasca et Søren pouvait revenir gâcher tout ce beau travail de nettoyage.

Le "Mamma mia !" que Madame Flasca lançait en entrant dans la cuisine me confirmait que la Sainte Vierge n'était pas loin et qu'elle s'intéressait peut-être même de très près à l'affaire des tatouages, et j'en étais à vrai dire bien content.

Pendant que Madame Frasca maugréait dans ma cuisine, mon copain Jean-Pierre chantonnait derrière le zinc de son café des Pâquis. Quand quelque chose d'important, de grave, de surprenant ou d'inhabituel venait troubler son train-train, lui n'invoquait pas de quelconques saints titularisés. Non, il s'adressait directement à Dieu avec un sonore "Nom de Dieu !" pour bien marquer l'importance de l'événement. Je suis sûr que dans Sa grande bonté et dans Son infinie miséricorde, Dieu lui aura pardonné les écarts de langage assez nombreux qu'il aura commis eu égard aux nombreux événements importants, graves, surprenants et inhabituels qui ont parsemé sa vie de bistroquet aux Pâquis, et qu'Il l'aura reçu dans une annexe du paradis où l'on ne s'ennuie pas à ânonner des psaumes toute la sainte journée, mais où l'on consacre son temps éternel à des activités plus rigolottes bien que désincarnées. Entre temps, Dieu l'a en effet rappelé à Lui. Que la Paix soit avec son âme, Jean-Pierre était le plus joyeux et le meilleur des hommes, et c'était un ami fidèle et dévoué. Les dames des Pâquis faisaient partie de sa clientèle régulière et dans son café règnait une ambiance chaleureuse et familiale. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas ou peu le quartier des Pâquis, c'est – avec Carouge, sans aucun doute – un des seuls quartiers de Genève où l'on trouve encore ce genre d'ambiance.

Partout ailleurs… snobisme, constipation, mode, ennui affiché et collet monté. Cette opinion est absolument subjective et personnelle, et je vous interdis donc de me contredire !

"Nom de Dieu ! Per ! Putain ! Eh ben ça fait longtemps ! Qu'est-ce que tu viens foutre ici ? Et qui c'est l'autre zèbre peinturluré ?" s'exclama Jean-Pierre cette après-midi-là. Nous ne nous étions pas revus depuis l'armée et j'ignorais qu'il tenait un bistro aux Pâquis. Nous sommes entrés dans son café à la recherche d'un peu d'ombre et de fraîcheur. Dehors, il fait une chaleur à crever. Au comptoir, quelques dames accoudées et quelques autres assises autour des tables, elles aussi manifestement à la recherche d'ombre et de fraîcheur. Elles ne sont pas là pour bosser. "Jean-Pierre ! Nom de Dieu !* Eh ben putain ! T'as dit "Longtemps" ? Une paie, oui ! Tu rinces la dalle aux autres, maintenant ? T'es passé de l'autre côté du comptoir ? Ah ben ça ! Lui, c'est Søren, tatoueur… un copain du Danemark… On a monté une affaire de tattoos…". Jean-Pierre secoue la main de Søren comme si sa vie en dépendait en émettant de joyeux "Guten Tag ! Hello ! How do you do ? Comment va ? Schön Genève, hein ? Jolies filles ?"… Bon commerçant, Jean-Pierre.

Les dames présentes tournent un peu la tête vers nous… tout ce bruit que fait Jean-Pierre, des tonnes de bruit. Elles font semblant de rien et nous on fait semblant qu'on sait pas ce qu'elles font quand elles prennent pas le frais. On se commande un coup d'eau minérale "avec plein de glaçons dedans et autour", je précise. "Quoi ?", qu'il s'étonne, Jean-Pierre "… même pas une bière !?". On en avait descendu quelques hectolitres, sous les drapeaux. "Non… trop chaud… plus tard… juste une grosse soif… et puis ce soir on bosse…". Jean-Pierre n'insiste pas et commence à poser un tas de questions sur les tattoos. La belle affaire ! Je peux faire une conférence à haute voix pour toutes les dames qui font toujours comme si… Y en a deux ou trois qui sortent et elles reviennent à six. Le bistro se remplit. Je dois être rigolo, quand je raconte. "On a des centaines de motifs… pour tous les goûts… toutes les bourses ! La clientèle, c'est fifty-fifty hommes et femmes… du banquier canaille au déménageur, de l'avocat vicieux à l'ancien taulard, de la caissière de supermarché à la cocotte BCBG, de la dame qui veut faire plaisir à son mari à la jet-setteuse, de la dame patronnesse à la… heu… aux dames…" et à ce moment-là, l'une des dames se détache du lot assis à une table et fonce sur moi. Elle sort un nichon du soutif et me lance "… et pour en faire un aussi beau que ça, vous prenez combien, hein !?". C'est une espèce de vague perroquet qui s'est déplumé sur un sein qui a dû être mignon il y a dix ou vingts ans. Les autres se mettent à rigoler. Il doit être connu dans tout le quartier, le volatile. "Pauvre bête…", je réponds du tac au tac "… c'est un poulet de Bresse qu'est tombé dans un pot de peinture ? Tu l'as fait cuire où ? A Marseille ? Ben il a pas supporté le voyage…". Bingo et goal ! La Diva est bien française et elle l'a bien fait faire à Marseille. Et les rieuses sont de mon côté, du coup… Coup de bol ! Quoique… Le type méditerranéen de la dame et le style du dessin, les traits trop gras et appuyés, la peau qui a éclaté… c'est bien du travail de là-bas… J'avais quand même dans les 80% de chances d'avoir raison… J'enchaîne "Ce serait deux ou trois cent balles sans le nichon et Coco dirait "C'est cent balles !" sans se faire arrêter pour racolage…". Ça anime le forum. Les questions fusent, je réponds du mieux que je peux. Søren me laisse faire, il ne comprend pas un mot de toutes façons. Il me demande juste "Tu vas pas ramener toutes ces putes en même temps ? Comment tu vas faire…?". J'annonce des idées de prix tous azimuts pendant que l'une me demande "Un cœur avec le nom de mon bébé sur la fesse…?" ou l'autre "Et sur le ventre, ça fait mal ?"… il faut rétablir le calme. Je leur propose de venir voir les motifs, de choisir et de décider sur place. Elles hésitent, c'est quand même assez loin des Pâquis, chez moi. Jean-Pierre règle la situation en deux coups de cuiller à pot. "Ecoutez, Mesdames… On y va tous en groupe, moi aussi je veux voir ! On prend un ou deux taxis et… ça te va, Per ?". Tu parles si ça me va ! Dynamique de groupe… prises individuellement, elles se défileraient. On fixe rendez-vous pour le lendemain à midi, un peu plus tôt que d'habitude. Je crois que c'est l'idée de la perte de temps qui les turlupine. Six dames "sûres" (surtout des retouches d'anciens vilains tatouages, dont le perroquet !)  et deux "Je sais-pas-faut-voir…". J'ai bien affranchi tout le monde sur les tarifs et le temps que ça prend. Jean-Pierre m'assure qu'elles viendront, il y veillera personnellement. Parole d'homme.

Le lendemain, peu après midi, quatre taxis s'arrêtent devant chez moi. De ce jour, ma réputation d'abominable homme à femmes fut définitivement établie. Vous comprenez… il y a des messieurs très bien qui paient leurs impôts dans les délais, qui remplissent ponctuellement leurs obligations militaires et ostensiblement leurs obligations religieuses, qui sont mariés avec des dames parfaitement comme il faut habillées genre Chanel et décorées façon Dior ou Vuitton, juste assez enveloppées pour aller se faire une revigorante thalasso avec une copine afin de lisser la peau d'orange et pas se faire liposucer à grands frais le pourtour du nombril ou cette autrefois superbe partie de leur anatomie qu'elles utilisent pour s'asseoir – je reconnais… ma phrase est un peu longue… reprenez votre souffle… je continue quand même… - des messieurs qui, quand leur femme est en thalasso ou en train d'apprendre à jouer au golf à au moins deux heures d'avion ou encore de ripoliner le chalet ou la maison de bord de mer, téléphonent discrètement à une autre dame généralement plus jeune… qui arrive diiiscrètement dans le silence de la nuit pour leur faire une petite gâterie… Ce sont des messieurs très bien, disai-je, qui paient la prestation comptant ou avec leur carte de crédit. La jeune dame est aussi une dame très bien et très professionnelle qui dira "Merci !" avant la prestation en comptant les espèces ou inscrira "Garage DelaChose – vidange et graissage de la tubulure – CHF 500.- (NB: ça peut monter jusqu'à 4'000.-…) main d'œuvre incl." sur la quittance de la carte de crédit. Après, les messieurs passent une période éprouvante à chercher de longs cheveux bruns dans la chambre à coucher et la salle de bain si leur femme est blonde aux cheveux courts ou de courts cheveux blonds dans la salle de bain et dans la chambre à coucher si leur femme est brune aux cheveux longs… Mais ça c'est une autre histoire. Toujours est-il que ce genre d'événement a lieu diiiscrètement dans le silence de la nuit.

Ben moi, je fais rien comme tout le monde. Quatre taxis en plein midi, une quinzaine de putes sympas, chamarrées, haut-talonnées, mini-jupées, décolletées, colorées et pas couleur locale, bruyantes comme tout un poulailler et Jean-Pierre qui suit le cortège de voitures sur son scooter et klaxonne même à l'arrivée. Je jette un œil par la fenêtre, un boucan pareil… "Salut Per ! Elles sont toutes là ! On peut monter ?", il hurle Jean-Pierre, pour couvrir le bruit que font les dames. Je me pisse presque aux culottes de rire: les voisins sont suspendus aux fenêtres…

Le troupeau monte et envahit les lieux. C'est l'été, il fait chaud… tout est ouvert. Les dames se sentent vite chez elles (je suis un hôte remarquable et je sais mettre les gens à l'aise si ! si !), elles déambulent de l'entrée à la cuisine, de la cuisine au salon, du salon au balcon… Les voisins n'en perdent pas une miette. Aujourd'hui, c'est cirque et spectacle, le tattoo business ! Elles mettent une pagaille indescriptible dans les classeurs à motifs, "Je veux celui-ci… là !", "Et moi j'aimerais celui-là… ici !", "Pour moi… rôôôh… est-ce que j'ose…? celui-ci… tu crois que ça irait… juste là ?" et ainsi de suite. Je joue mon rôle de conseiller artistique, de vendeur, de manager, de comptable, de caisse-enregistreuse… Au bout d'un moment, Søren (qui ne peut pas communiquer avec celles des dames qui ne parlent ni l'allemand ni l'anglais) se retrouve avec une liste de noms et de motifs, et le travail peut commencer. Près de la moitié des filles s'est installée à l'entrée ou carrément dans la cuisine pour voir "comment ça se passe" et surtout, l'œil gourmand, voir si la consoeur qui est en train de se faire tatouer n'a pas l'air de trop souffrir. Elles sont toutes rassurées après le passage de la première d'entre elles, une jeune déjà pleine de vilains tatouages de taule sur les bras, le genre de trucs faits au rasoir et à la cendre ou avec un bouquet d'aiguilles et de l'encre de Chine. Elle a fait recouvrir un cœur grossier – genre cœur, flèche, nom du jules – d'une jolie rose et est visiblement ravie du résultat. Excellent ça ! Ça motive à fond toutes les autres ! C'est parti pour une après-midi en or. Arrivé à ce moment de ce récit insoutenablement palpitant, il faut que je vous précise que j'ai – parallèlement à mon activité de promoteur de tatouages divers et en tous genres – un métier tout à fait honorable de publicitaire, avec titre ronflant, carte de visite superlative et statut d'employé. Mon patron est certes plutôt cool et pas trop regardant sur les horaires fantaisistes des créatifs – je suis souvent à l'agence soirs et week-ends pour pondre une campagne de pub, surveiller la réalisation ou y mettre la dernière main - mais il faut quand même que je montre aussi mon blase pendant la semaine pour que les mignonnes secrétaires-assistantes ne m'oublient pas dans leurs prières du soir et que la compta pense à me verser mon salaire. J'ai donc prévenu que je serai à l'agence à 14 heures, ce jour-là. Tout semble sous contrôle dans le tattoo shop: Søren a sa liste de tattoos à faire, les dames papotent ou gigotent d'aise sous sa main experte, Jean-Pierre a d'autorité pris le contrôle du rayon bouffe et boissons, tout le monde il rigole, tout le monde il est heureux, tout le monde il est tattoo. Les voisins prennent nonchalamment le frais sur leurs balcons à eux les yeux vissés sur mes fenêtres à moi. Je peux partir avec l'esprit tranquille de celui qui sait qu'il aura ce soir des moyens financiers considérables soustraits de façon tout à fait honnête et honorable à de ravissantes dames qui lui serviront pour le surplus de présentoirs. Je suis horrible, n'est-ce pas ? Ne répondez pas et contentez-vous de m'imaginer sautant sur une Honda 750 Custom un poil débridée et filant vroum-vroum-vrooooaaaaaar direction centre-ville tellement vite que les voitures n'ont même pas le temps de m'enregistrer dans leur rétroviseurs. J'arrive à l'agence pile poil à 14 heures. Mon autre journée peut commencer. "Oui ma petite chérie, un café avec plaisir… t'es chou… t'as plein d'avenir… non, pas comme ça le logo… l'est trop rikiki, voyons ! … plus gros et en bas à droite, avec adresse, téléphone et fax… cette fille…? tu crois…? je la voyais plutôt brune et prise trois quarts face, faudra retoucher les yeux… enfin… il faut qu'elle soit bien accordée avec le fond… fais aussi un essai avec la rouquine aux yeux verts… non… la voix off va pas du tout… mais écoute toi-même, bordel ! "Pour la peau de votre bébé" avec cette voix de Dracula ! Tu déconnes ou t'as fumé le micro ?… le plan média…? je ne sais plus où je l'ai fourré… attends… et "driiiiiiiiiiiiiiing-driiiiiiiiiiiiiiiiiiiiing-driiiiiii…" (il y avait encore des téléphones qui faisaient "dring-dring" en ces temps lointains…), "Per… oui, j'écoute…". C'est Søren. La cata ! La vraie cata ! "Per ? Ecoute… y a un 'blème… Une dame dans l'entrée… c'est pas une pute, non je crois pas… mais c'est pas ça… elle est… comme paralysée… tétanisée… tu vois ce que je veux dire ? On arrive pas à la faire bouger, ni parler… elle a l'air tout bizarre et elle fait juste "hin! hin! hin! hin! hin! hin!"… à mi-chemin entre une chèvre et un pingouin, je dirais… Qu'est-ce que j'en fais ? Je vais pas appeler les flics ou une ambulance, quand même hein ? On règle ça en douceur… je la vire à coups de pompe…". Purée ! Madame Flasca ! C'est le jour de Madame Flasca. Je l'avais complètement oubliée… Merde ! "Bouge pas, j'arrive !". "Excusez-moi… Faut que je m'absente une petite heure…". Vroum-vroum-vroooooooaaaaaar…

Quelques signaux STOP et quelques feux rouges grillés plus tard, après avoir franchi le seuil de l'entrée, je découvris avec horreur et consternation ce spectacle apocalyptique que n'eut point renié Hieronymus Bosch... 

 

 

 

Madame Flasca, entourée d'une quinzaine de putes plus ou moins dévêtues et s'inquiétant de sa santé qui, raide comme un pingoin surgelé, un sac Migros dans une main et un cabas dans l'autre faisait effectivement "hin! hin! hin! hin! hin!" comme une chèvre. Pâle comme la mort, elle devait se croire dans une des pires annexes de l'Enfer, sinon dans la salle de réception principale... "hin! hin! hin! hin! hin! hin!..."

Il faut peut-être encore préciser que, physiquement parlant, Søren fait plutôt penser au dieu Pan qu'à Apollon ou Saint Gabriel. Il est petit, musclé comme un taurillon, frisé, barbu et a un air toujours égrillard, l'air d'un monsieur qui ferait des propositions pas convenables du tout même aux femmes les plus convenables. Il ne lui manque en fait que les sabots et la queue fourchue, en somme. Les dames qui s'empressent autour de Madame Flasca et cherchent à la rassurer sont qui en porte-jarretelles, qui en string, qui sans string, qui en soutif rouge vif ou noir, qui sans soutif, qui en talons de 15 cm, qui nu-pieds… Il règne une franche ambiance de derrières et de nichons à l'air ou alors impudiquement habillés pour sortir… "Ça va, Madame ? Vous voulez un verre d'eau ? Vous voulez vous asseoir ? Vous ne vous sentez pas bien ?… Mais qu'est-ce qu'elle a ?"… Il ne vient à l'idée à aucune des dames que c'est leur tenue et l'air franchement diabolique de ce tatoueur si rigolo qui terrorise à ce point la pauvre Madame Flasca… Elles débordent de gentillesse envers elle et produisent exactement l'effet contraire. Madame Flasca a dû apprendre quelque part que le Malin, malin comme il est, se déguise en péchés mortels colorés pour mieux séduire les honnêtes clientes de la Migros… "hin! hin! hin! hin! hin! hin! hin!"… J'ai pas l'air con, moi, là au milieu de ces créatures infernales… Je reprends le contrôle de la situation en agitant quelques billets sous le nez de Madame Flasca… "Je suis vraiment désolé, Madame Flasca ! J'ai oublié de vous avertir que j'avais du monde à la maison…", "hin! hin! hin! hin! Hin! hin!… merci-merci-merci…"… Ah ? Un début de reprise de conscience… "Je vous paie votre journée et vous n'aurez qu'à revenir la semaine prochaine…", "hin! hin! hin! hin! hin! hon! hon! hon! no-no-no-no-non!". Le pingouin lâche un court instant le cabas, attrape les billets, les fourre dans une poche et sort à reculons de l'appartement. Vous avez déjà vu un pingouin marcher à reculons, vous ? C'est très amusant. Arrivée sur le palier, Madame Flasca se précipite vers l'escalier et le dévale comme si elle avait tous les diables de l'Enfer à ses trousses…

Je puis vous assurer qu'elle est sortie vierge de chez moi - j'entends vierge de tout péché de chair improvisé - et je suis aujourd'hui encore persuadé qu'elle a dépensé tout l'argent en cierges pour tous ses saints protecteurs.

 

-                  Elle venait pas pour se faire tatouer, hein ?

-                  Non Søren, pas vraiment…

 

Je ne l'ai plus jamais revue: elle refusait même de me répondre au téléphone. Et je peux vous le dire, puisque nous sommes entre nous: nettoyer la cuisine, c'est un putain de boulot…

 

 

(Allez pas croire… je suis croyant moi aussi, mais je n'ai pas oublié de rigoler !)

 

*Par prudence et par anticipation, je dis toujours "Pardon mon Dieu !" après "Nom de Dieu !"

 

Avoir une nana dans la peau...

 
 

A me lire, on pourrait croire que Søren et moi sommes d'incorrigibles machos, coureurs de gueuses et profanateurs de chairs innocentes. Que nenni ! On est des hommes tout à fait ordinaires, "pas nègres, pas juifs, pas…" comme disait Coluche. Normaux, quoi… Juste un peu plus colorés que la moyenne, peut-être. Normaux au point qu'un jour (pas vrai, c'était une nuit au Ba't'…), Søren est tombé amoureux grave… je vous raconte ?

 

 

Y a des gens qui pensent, qui croient et qui racontent que l'Amour avec un grand "A" (comme "Argent"), ça vous tombe sur le coin de la gueule comme ça, sans avertir. Ben c'est pas vrai. Moi, je l'avais vu venir, l'Amour, avec ses grands talons-aiguilles. Il avait l'apparence d'une fille très brune, de type hispanique, plutôt bien pulpeuse aux bons endroits, les cheveux d'un noir de jais, déshabillée d'un truc extrêmement moulant au point de laisser deviner la marque de son string et avec des yeux d'un noir profond comme le dernier rayon à billets d'un tiroir-caisse. Je vous la joue violons et flûtes jusqu'au bout ? Façon cinoche ? Allez… On y va… c'est parti ! Elle s'est approchée de moi (notez bien ce détail d'une importance ultérieure majeure: "Elle s'est approchée de moi…") en ondulant, mettant ainsi en valeur chaque courbe de son corps délirant d'érotisme superlatif (mais où je vais chercher ça ?), ses seins généreux semblaient caresser ma rétine avec une insistance telle que mon nerf optique obligea mes pupilles à se focaliser sur les deux pointes sombres qui perçaient le tissu fin de la robe (mais où, je vous le demande encore, vais-je chercher des images aussi éloquentes ?), son bassin naviguait de tribord à babord, entraînant dans ce roulis un derrière que n'importe quel homme bien né se farcirait bien au petit-déjeuner avant les œufs brouillés ou après le dîner avec un grand cognac et un bon havane (si vous pensez que c'est désobligeant pour la dame, vous le dites, hein ?). Elle s'assit sur le tabouret de bar à droite du mien, déposa sur le comptoir une paquet de cigarette signé d'une marque prestigieuse que je ne citerais pas (tout simplement parce qu'elle ne me verse pas de royalties, non mais !) et en extirpa une cigarette qu'elle glissa d'un geste lent et calculé entre ses lèvres rouges vif et humides (public haletant, halète… moi j'ai le temps…), révélant ainsi des mains qui devaient plus souvent faire de la manucure que la vaisselle. "Bonsoir… Vous avez du feu ?" me murmura-t-elle d'une voix dont la raucité n'avait d'égale qu'une sonorité et un pouvoir de suggestion à faire bander un moine mort de vieillesse au Mont Athos. Cette entrée en matière d'une rare originalité eut le don de m'émoustiller au plus haut degré. Je ne sais pas pourquoi, mais j'étais ce soir-là d'une humeur à rire de l'enterrement de la vie de garçon de Pamela Anderson. "C'est un plaisir et un honneur, Madame…" (…allez pas croire ! je suis un garçon parfaitement bien élevé, quand il faut…). J'allume donc la cigarette que me tendent ces lèvres carmin qui feraient se débraguetter n'importe quel soudard si les règles de la bienséance et les codes sociaux en vigueur dans un Etat de droit ne l'interdisaient formellement. "Je suis "Princesse Nimportekoâ", me glissa-t-elle dans un nouveau souffle à faire éjaculer sur place une momie libérée de ses bandelettes (malgré des efforts de mémoire colossaux, je n'arrive pas à me souvenir de l'assemblage de consonnes et de voyelles qui suivaient le titre "Princesse", alors j'improvise…). Ah dis donc ! J'adore qu'on me prenne pour un con ! Une fille qui me range dans la catégorie des michetons purs et durs, elle peut être assurée d'un succès spontané et immédiat ! "Moi, c'est Per… Mais vous pouvez m'appeler "Saint Père, on est entre nous…". Ni une ni deux, je tire sur le décoletté pour dévoiler deux seins superbes en effet, aux aréoles foncées et aux pointes érigées. "Princesse" ? Vous permettez ? Je vérifie l'état du Trésor royal… Histoire de voir s'il y aurait quelque chose pour décorer ma voûte papale… ouh ! Joli ! C'est combien, la paire ? avec le derrière ? pour ma chapelle à moi ?", dans le même mouvement, j'ai rapidement relevé sa robe par-derrière pour dévoiler un cul encore tout à fait consommable, malgré un nombre d'heures de vol assurément certifiées. Derrière le bar, Günther se marre. Il n'a pas eu le temps d'avertir la dame que je ne suis pas un client ordinaire. Elle rit quand même et se rajuste. "500… et je vous ferai faire un très beau voyage… ça va ?". Le prix est parfaitement correct, mais je n'ai pas la tête à ça. Je suis parti pour rigoler et, pour être tout à fait honnête, j'ai déjà promis de raccompagner en parfait gentleman une autre camarade de jeux qui adore la moto et le reste. "Désolé, Altesse… Volontiers une autre fois… J'ai des engagement qui m'interdisent d'accepter cette royale invitation… Vous parlez anglais ? Oui ? Alors allez donc voir mon copain Søren, je suis sûr que lui…"

Søren, la moto… J'étais absolument sûr qu'il préfèrerait un voyage princier… J'ignorais qu'il durerait un peu plus longtemps que prévu… Zutalors !

 

On fait la fermeture, Søren et la Princesse disparaissent dans la nuit avec la complicité d'un taxi et, après déposé ma copine quelques rues et quelques frissons plus loin, je retrouve avec délices un lit pour lequel j'éprouve une grande affection: le mien.

Le lendemain matin, pas de Søren. A 10 heures, toujours pas de Søren. A 11 heures 58 minutes et 34 secondes (je vous balade grave, là… c'est juste pour ne pas écrire "aux environs de midi", formule d'une platitude désolante…) pas encore de Søren. Au moment même où la trotteuse en platine plaqué caoutchouc (faites pas attention… c'est pour faire riche…) de ma Blanchard & Blanchart passe le repère des 35 minutes, soit à 11 heures 58 minutes et 35 secondes, la porte d'entrée s'ouvre sur un Søren tout chiffonné, mais alors chiffonné comme si on l'avait passé à l'essoreuse et laissé sécher au soleil, l'œil hirsute et le cheveu hagard, et réciproquement. L'Amour avec un grand "A", vous m'en resservirez une ou deux tasses si vous voulez, mais dans l'immédiat moi je lui sers par réflexe une tasse de café tellement fort que la petite cuiller tient debout dedans sans discuter. Les premiers clients vont arriver vers 14 heures, faut le requinquer le bougre…

Il a l'air… euh… il a l'air… attends… j'ai plus simple… D'abord vous passez chez un bon poissonnier, vous choisissez une plie ou un turbot de taille moyenne que vous faites évider, juste nettoyer sans enlever la tête. Dans votre cuisine, vous sortez la grande poêle noire que vous venez d'acheter avec les points Coop accumulés pendant un mois et dans laquelle vous faites d'abord réchauffer une cuillerée d'huile végétale mélangée à une cuillerée d'huile d'olive. Vous y déposez ensuite le poisson sur le ventre et vous le laissez cuire à feu très doux. Ajoutez un peu de sel et de poivre, du persil hâché… et maintenant… regardez les yeux du poisson. Oui, les yeux… non Madame, j'ai dit "les yeux", pas la queue… Søren a le même regard profond et scintillant d'intelligence. Je devine plus que je ne perçois les cogitations d'une extrême intensité qui secouent l'intérieur de sa boîte crânienne quand il se passe une main sur les cheveux en essayant de réprimer les tremblements qui agitent son autre main, celle qui tient la tasse, tout en soupirant "Eh oui Per… eh oui…". Discret par nature, je ne vais pas lui demander ce qu'il entend par "Eh oui Per…", mais au bout d'un moment, vous en conviendrez… hein… quand même…

 

-                  Ben quoi "Eh oui Per…" ?

-                  J'arrive un peu tard, mais je suis rentré en bus…

-                  En bus ? Comment t'as fait ? T'as jamais pris le bus ! Tu pouvais pas prendre un taxi !?

-                  J'ai demandé… J'avais pas de quoi prendre un taxi… même pas de quoi payer le bus… mais je l'ai pris quand même…

-                  Quoi ? T'avais pas de quoi prendre un taxi et t'as resquillé !? On ira prendre un ticket de bus en sortant ce soir ! (j'ai peut-être pas l'air, mais je suis très à cheval sur ce genre de trucs cons: on ne resquille pas ! Les resquilleurs obligent les Transports Publics à engager des hôtesses de bus qui font plus penser à King Kong qu'à Marlene Dietrich et ça nuit à l'image de l'entreprise…)

-                  Non, j'avais pas de quoi… elle m'a tout pris… tout… tout-tout-tout…

-                  Attends… arrête un peu… elle t'a pris tout le pognon que t'avais sur toi ? T'avais combien, sur toi ?

-                  Je… heu… je me souviens pas… (tu parles ! Søren a toujours su au microgramme près combien il avait dans le portefeuille !)

-                  Hé !? On se réveille ! T'en es où ? C'est 500 balles une nana comme elle, ni plus ni moins et encore… à partir de 3 ou 4 heures tu peux l'avoir pour 2 ou 300 si elle a pas trouvé d'autre micheton !

-                  Ouais bon… Mais elle a dit que ce soir ce serait gratuit… que j'étais tout à fait l'homme que… qui…

-                  … tout à fait l'homme qui va lui construire sa bicoque en Espagne ou au Portugal à coups de queue, ouais ! Non mais ! Tu te prends pour un castor ?

-                  Ecoute ! Ecoute ! Ecoute… d'abord elle a pris ma clé et…

 

Non public sensible et averti, je ne vous dirais pas ce que la belle Princesse fit de la clé de Søren. Ma pudeur innée me l'interdit et je vous renvoie aux pages du Kama-Sutra pour en savoir davantage. Je peux cependant vous confier – m'en référant au Kama-Sutra, justement – que le ou les auteurs de cet ouvrage de référence ne devaient même pas savoir que des trucs pareils pouvaient exister… Søren en tous cas, il savait manifestement pas. Il en était encore tout ému et bouleversé. Il faut dire à sa décharge que les Danoises et les Danois, en dépit d'une réputation à tous égards imméritée, ont des choses de l'amour une conception plutôt primitive et rustique qui peut se résumer à peu près à ceci:

 

-                  Tu veux ou tu veux pas ?

-                  Je veux bien…

-                  Alors on y va…

-                  (10 minutes d'action que je ne commenterais en aucun cas…)

-                  Tuborg ou Carlsbeg ?

-                  Carlsberg pour moi, merci…

-                  Tu t'appelles comment déjà ?

 

Alors vous pensez… Une Princesse qui lui prend la clé et qui ensuite lui ouvre les portes d'un univers que c'est qu'il savait même pas qu'un tel univers existe au sud de Flensbourg… Søren il en avait les synapses complètement déconnectés.

 

J'étais furieux. Ce genre de trucs, c'est mauvais pour le business et c'est mauvais pour l'image. Je n'allais pas permettre qu'une sombre princesse des mille et une nuits nous fasse passer pour des cons. Søren en premier et moi par ricochet.

 

-                  Ce soir, tu me laisseras juste dire un mot question "beaux voyages", à ta stewardess… on va au Bat' pour la fermeture. T'as une partie gratuite, c'est bien ce que t'as dit, hein ?

-                  Oui, mais surtout lui dis pas que…

-                  Je lui dis ce que j'ai à dire et toi tu mouftes pas. C'est mon territoire, là, bonhomme…

 

Quand on partait en piste le soir, Søren et moi, on savait à quelle heure on partait, on ne savait jamais à quelle heure on rentrerait, ni comment. Chacun partait donc avec son propre plan d'épargne "Septième Ciel", sa trousse de survie et 50 balles dans une poche à part pour un éventuel taxi. Ce sont des mesures de sécurité essentielles, quand on connaît un peu le monde de la nuit. Søren s'était fait délester de son pognon d'abord et de notre crédibilité ensuite. Il me fallait d'urgence rappeler quelques règles de base à la dame.

 

Cependant, public majeur et averti, maintenant que je vous ai expliqué qu'un monsieur peut se faire transformer la matière grise en fondue moitié-moitié par une habile hétaïre, si vous le voulez bien, avant de continuer la suite de ce récit torride, je vous livre quelques fines observations sur le comportement des hommes amoureux et des femmes amoureuses…

Vous êtes d'accord ? Vous voulez bien que je vous infuse ma science infuse ? 

Parce que si vous voulez tout savoir, sur ce plan-là, l'Égalité entre hommes et femmes, c'est pas du pipeau, c'est de la flûte traversière…

 

Alors voilà… Fondamentalement, il y a une différence socialement acceptée et politiquement admise: un homme amoureux est victime d'une faiblesse passagère mais-bien-compréhensible-vu-son-jeune-âge-ou-son-état-de-santé et une femme amoureuse est tout simplement divine (mais elle est aussi cause d'un agacement nettement perceptible chez ses copines et chez les mâles restés sur la touche). En d'autres termes, un homme amoureux est ridicule et moche ; une femme amoureuse est merveilleuse et épanouie.

Posons le tout en équation afin de faciliter la compréhension de ce qui va suivre à toutes celles d'entre vous qui ont appris à lire et à écrire et à tous ceux d'entre vous qui ont appris à ouvrir un frigo et à utiliser une télécommande.

Prenons un mâle Bêta et une femelle Grêta (Oui, presque comme Garbo).

Imaginez le mâle Bêta entrant au bistro du coin et annonçant à ses copains: "Mes amis… mes amis… je suis amoureux de Grêta".

Les copains lèvent le nez par-dessus les cartes biseautées avec lesquels ils perdent l'argent du ménage, boivent une rasade qui de pastis, qui de blanc, qui de rouge, qui de rosé, qui de bière, qui de gin, qui de whisky, qui de vodka et au bout d'un laps de temps incroyablement long, quelques questions polies et quelques commentaires judicieux viennent meubler la conversation. Cela donne à peu de choses près ceci:

 

-                  J'ai trois as…

-                  Moi deux… y a quelque chose qui joue pô…

-                  C'est un bon coup ?

-                  Vous avez aussi des as, vous autres ?

-                  Grêta ? C'est celle qui a de gros nichons ?

-                  Non, mais elle a un gros cul

-                  Mais non ! C'est la Grêta de l'autre soir ? Elle a un joli petit cul, alors.

-                  Ah oui ? ? Moi je pensais que c'était…

-                  Non celle-là,  c'est l'autre Grêta, celle qui a de gros nichons

-                  Combien de cartes ?

-                  Moi je me couche, vous trichez

-                  Alors c'est la brune avec un joli cul et de beaux nichons ?

-                  Ah… je comprends… 2 cartes…

-                  Tu te l'es faite quand ?

-                  Mais c'est pas elle !

-                  Et t'es amoureux de l'autre thon ? Pov' vieux…

-                  Mais vous ne m'avez pas compris ! Je suis a-mou-reux !

-                  Bois un coup, ça passera…

-                  Hier aussi il était bizarre…

-                  Ah ? Problèmes au boulot, tu crois ?

-                  Sais pas… Il a peut-être mal supporté le dernier pastis d'hier…

 

Tout indique donc à son entourage que le comportement de Bêta est sujet à caution et que l'état de ses facultés mentales interdit de lui prêter cent balles dans le futur immédiat.

 

Maintenant et en parallèle, imaginons la même scène version Grêta. Elle entre au salon de coiffure du coin et annonce à ses copines "Oooooh il faut que je vous raconte, un secret ! Mais c'est un secret secret, hein ! Surtout ne le dites à personne ! Je suis aaaaamoureuseuh-je suis aaaaamoureuseuh-je suis aaaaamoureuseuh !".

 

La shampouineuse en renverse son flacon de shampooing, la patronne en oublie de fermer le tiroir de la caisse, les oreilles des visages sous les casques traversent littéralement les parois des casques… Spontanément et immédiatement, les questions fusent et les commentaires partent illico dans la surenchère. Cela donne à peu de choses près ceci, mais dans le désordre et pratiquement en simultané.

 

-                  Nooooon ?

-                  Raconte !

-                  Il s'appelle comment ?

-                  Bêta !

-                  Tiens… mon mari aussi, je l'appelle comme ça…

-                  Il est riche ?

-                  Il est beau ?

-                  Il travaille dans quoi ?

-                  Je ne sais pas ! Je l'aime !

-                  Ooooh ! C'est gé-nial !

-                  Vous vous mariez quand ?

-                  Tu es enceinte ?

-                  Il est comment ?

-                  Grand, beau… ooooh bôôôôh !

-                  Il habite où ?

-                  Il est marié ?

-                  Vous allez avoir des enfants ?

-                  Ah ? Il a déjà des enfants…?

-                  Il en veut d'autres ?

-                  Il est banquier ?

-                  Il joue au golf ?

 

 "Des clichés, tout ça !", me direz-vous sans doute. Je l'admets bien volontiers. J'aurais pu choisir "bar" au lieu de "bistro" ou "salon de thé" au lieu de "salon de coiffure", mais dans l'absolu, les lieux où se déroulent de telles actions n'ont pas une importance capitale. En revanche, si j'avais choisi "soirée télé" pour les messieurs, il n'y aurait eu aucune question ni aucun commentaire pendant le match France-Italie, par exemple: l'annonce serait passée parfaitement inaperçue. De même, une "soirée télé" pour les dames avec Dynasty ou les Feux de l'Amour n'aurait pas suscité, de leur part, la même bienveillante attention que le cadre propice d'un salon de coiffure. Alors ne me cassez pas les pieds avec ce genre de détails mesquins et ridicules, l'essentiel est là: un homme amoureux est une nouille, une femme amoureuse est la sauce arrabiata, le basilic, le fromage râpé, le sel, le poivre, l'huile d'olive, l'eau, le vin, le plat, la table, les chaises, les assiettes, les verres, les fourchettes, les couteaux, la nappe, les serviettes et la bougie qui brille de mille feux au mileu d'un décor de rêve. C'est beaucoup plus compliqué et donc intéressant, une femme…

Avoir une nana dans la peau... (suite)

 
 

Revenons par conséquent au principe sur lequel repose toute cette démonstration d'une haute tenue et d'une rigueur scientifique telle qu'elle ferait verdir de jalousie un comptable de l'université de Genève. Je me demande d'ailleurs bien pourquoi on ne m'a encore attribué une chaire grassement rémunérée de sociologie psycho-sexuelle avec plein de faux frais pour aller étudier des cas pratiques la nuit, hein ? Rien n'est parfait.

L'homme amoureux est donc risible et pas beau, disai-je plus haut, et la femme amoureuse est par nature délicieuse et divine.

Exemple concret: Romeo et Juliette version USA, soit West Side Story.

Pour celles et ceux d'entre vous qui n'aviez même pas encore de cordon ombilical à l'époque où le film est sorti, West Side Story est – en très résumé – l'histoire d'un monsieur amoureux d'une dame et réciproquement. Seulement voilà, le monsieur il est pas du même monde que la dame et encore réciproquement. La dame, elle s'appelle Maria alias Nathalie Wood et le monsieur s'appelle… heu… j'ai oublié… et c'est bien une première preuve que les messieurs amoureux laissent moins de souvenirs dans l'imaginaire que les dames amoureuses.

Le monsieur amoureux est interprété par un acteur qui a les dents trop longues d'au moins deux millimètres et cet abruti beugle "Mariaaaaaaaaaa" à tout bout de champ de caméra et de micro. Il est risible et pas beau. C'est d'un lassant ! La dame, la délicieuse et divine Maria alias Nathalie Wood chante délicieusement et divinement "I feel pretty" ("je me sens jolie") et elle est en effet d'autant plus pretty et jolie qu'elle est amoureuse du monsieur ridicule et pas beau et même pas de son monde. Pour finir, le monsieur amoureux perd la vie, c'est à dire qu'il se fait occire par les copains de Maria (ce qui prouve bien que les mâles restés sur la touche sont parfois agacés) et Maria qui est très triste d'avoir perdu son amoureux (une femme amoureuse perd quant à elle souvent ses repères, mais ça la rend encore plus délicieuse) se remet à chanter avec toutes ses copines. Sa meilleure copine est d'ailleurs interprétée par une latina d'une beauté, d'une sex-appealité, d'un fruité, d'un… heu… je m'égare… – Rita Moreno – ben je peux vous dire que… heu… Rita Moreno… question hotitude, les petites jeunes comme Jennifer Lopez ont encore deux ou trois trucs à apprendre… Maman !

Bon voilà. Tout ce que je voulais dire par là, c'est qu'une femme amoureuse, même veuve avant d'avoir été mariée par amour, ça laisse une impression plus forte et plus durable qu'un homme, surtout s'il a les dents trop longues de deux millimètres et qu'il sourit tout le temps bêtement.

 

Maintenant et pour conclure (pour autant qu'il soit possible de conclure un sujet de cette importance), rentrons dans l'intimité de votre salle de bains. Par pudeur et par respect pour votre personne, je vous habille juste de sous-vêtements (sexy ou non, ça c'est votre problème ou votre choix… oui… heu… je préfère ceux-là… ils sont plus sexy… ah oui ! superbe ! ravissant ! époustouflant ! Oh vous êtes… je ne trouve pas de mots…  Non ce n'est pas à vous que parle, Monsieur, c'est à la demoiselle et à la dame…) et d'un T-shirt.

Je reprends la forme "la dame" et "le monsieur", c'est plus convenable et ça m'évite de tomber frappadingue amoureux de vous, Madame (ou Mademoiselle)… Déjà que Søren, hein… ne l'oublions pas… il est le point de départ de tout cet aparté.

Dans sa salle de bains, à l'abri des regards indiscrets, le monsieur (après s'être rasé et avoir pris sa douche ou son bain) se regarde, admiratif, dans le miroir. Longuement de face, d'abord en fronçant les sourcils… puis, dans la foulée, en souriant, puis en prenant un air méchant, puis un air vainqueur, puis un air terrifiant, puis un air charmeur, puis un air tendre, puis un air hostile, puis un air ironique, puis un air triomphant, puis un air sévère. Ces différents airs correspondent à toutes les images qu'il aimerait bien donner aux autres et qui ne correspondent en aucun cas à une quelconque réalité. En faisant toutes ces grimaces, il a seulement l'air con, mais essayez donc de le lui expliquer… il est à l'abri des regards indiscrets, disai-je… Ayant compris à 1% l'inanité de sa démarche (les 99% restants s'appellent de la "vanité"…), il se tourne alors légèrement de profil pour avoir l'air un peu moins con. Il réalise alors que son ventre… toutes ces bonnes bières bues devant la télé avec les copains en faisant gagner son équipe favorite… Alors le monsieur rentre son ventre et reste une vingtaine de secondes en apnée. Généralement, il est alors éberlué par ce corps d'Apollon qui s'offre à son regard indulgent. "Dans le fond, je suis pas mal…", se dit-il, heureux et satisfait de cette découverte qui va le propulser à la conquête du monde. Il commence ensuite à faire des effets de biceps pour se trouver encore plus beau. "Mais je suis encore vachement pas mal, dis donc…", a-t-il encore juste le temps de penser avant que la fin de l'apnée le ramène à cette dure et terrible vérité: il a du bide, il perd ses cheveux et… bon. Le monsieur réalise qu'il a l'air con et va au bureau ou au chantier. N'insistons pas.

Dans sa salle de bains ouverte à tous les vents, croyant naïvement être à l'abri des regards libidineux du voisin qui la salue toujours obséquieusement et surtout de la superbe pin-up d'en face qu'elle déteste parce qu'elle la regarde toujours d'un air compatissant quand elles se croisent dans la rue, la dame (après s'être rasé ou épilé les jambes et la foufoune dans les meilleurs des cas, et avoir pris sa douche ou son bain – ces opérations délicates n'ont pas nécessairement lieu dans cet ordre – nota bene) se regarde d'un air critique dans le miroir. Longuement de face, d'abord, puis immédiatement profil gauche et profil droit, trois-quarts de face, l'autre face et dans l'autre sens, de dos avec le miroir d'appoint et encore une infinie variétés de façons de se regarder, toutes plus délicieuses et charmantes les unes que les autres. Elle est tout à tour, rieuse, triste, romantique, rêveuse, gaie, dramatique, amusante, fofolle, tragique, diva, star, conquérante, sex-symbol, tout ce que vous voudrez et moi je veux bien aussi. En faisant toutes ces grimaces, elle est encore plus divine et merveilleuse qu'elle ne l'est déjà dans la réalité, car avec cet esprit objectif qui caractérise tous mes propos, je peux vous dire que toutes les femmes sont divines et merveilleuses dans leur salle de bains, et même en-dehors. Cependant… car il y a un cependant… Après avoir encore rempli les bonnets de son soutien-gorge de coton ou de chaussettes pour se voir avec une poitrine digne de celle d'Anita Ekberg prenant un bain dans la Fontana di Trevi (c'était une belle Suédoise qui faisait vibrer les caleçons des messieurs avant l'apparition des tyrannosaures rex dans la vie quotidienne, au cas où vous ne sauriez pas de qui je parle…) ou alors les avoir serrés à mort à l'aide d'une serviette façon planche à repasser avec deux stimorol (ce n'est pas un mystère: celles qui pensent avoir de trop petits seins rêvent d'une poitrine ahurissante et celles qui ont une poitrine ahurissante rêvent de tout petits seins), la dame se tire la langue. Si ! Je vous dis que si ! Elle se tire la langue, démontrant par-là l'extraordinaire faculté d'auto-critique et d'autodérision dont toute femme, même la plus blonde des blondes teinte en brune, est capable. La dame, ayant réalisé que la perfection n'est pas de ce monde, tire la langue au monde entier et à la superbe pin-up d'en face qu'elle déteste parce qu'elle existe uniquement pour lui rappeler cette vérité essentielle: "je ne suis pas parfaite". Et en avant la trousse de maquillage et allons faire des ravages dans la rue, au bureau ou au boulot. Les femmes sont donc définitivement merveilleuses et divines, car elles luttent vaillamment contre leurs imperfections, alors que les messieurs sont, eux, incurablement ridicules et moches, car une fois hors de portée du miroir de leur salle de bains, ils ont du bide, les biceps mous et le crâne qui se dégarnit et ils s'en foutent d'ailleurs complètement: ce soir, il y a un bon match à la télé.

Toute cette brillante démonstration est destinée à vous faire comprendre qu'il n'y a pas de miracles: la femme est supérieure à l'homme. A tous points de vue et dans tous les cas.

Aussi, lorsque je suis confronté au problème de mon copain Søren qui tombe bêtement amoureux d'une Shéhérazade de bazar qui lui pique tous ses sous pour lui raconter des histoires qui le font peut-être tenir debout toute la nuit et en tout cas dormir debout le jour suivant, ben je suis extrêmement ennuyé. Car tout au fond de moi-même, une voix me dit "Elle a bien raison, ce plouc n'a que ce qu'il mérite…" et une autre voix, indéniablement machiste et surtout animée d'un esprit de survie inhérent à l'âme masculine (non, je ne répondrais pas ici à la question qui vous vient spontanément à l'esprit: "Les hommes ont-ils donc une âme…?"), une autre voix disai-je donc hurle "Hé ! Tu vas pas laisser ton copain se faire plumer comme un âne ?" (admirez au passage la puissance de cette image…).

Or et en toute logique, si je veux être logique avec moi-même (ce qu'en général je suis), je dois admettre que je pars perdant, puisque dans l'arène il y a un monsieur qui a disjoncté et une dame, ravissante pour le surplus, qui sait compter.

Qui va gagner, hein ? Quelles seront mes armes ?

La toute première arme sera passive: d'abord je me blinde mes neurones et mon cœur à moi, et je me prépare à de pas montrer le moindre trouble devant cette troublante créature qui se déshabille pour un rien, mais pas pour rien.

Comment ? Simple question de représentation mentale. Elle aura beau s'asperger de Dior ou de Fabergé, d'YSL ou d'Estée Lauder, laisser glisser la bretelle de sa robe moulante ou l'un de ses bas à coutures, je ne la sentirais ni ne la verrais autrement que comme un mécanisme digestif avalant l'avenir de notre business.

C'est à dire à peu près comme ceci:

 

 

Le premier mec qui bande, je l'envoie consulter aux Urgences…

 

Donc le même soir, quelques cabarets et un certain nombre de bars plus tard, on fait la fermeture du Bat', c'est à dire qu'on y débarque aux environs de trois heures du mat'. J'amorce d'abord Bibi, c'est lui le grand chef des pouliches. En deux mots, je lui explique la situation: en dépit de mes origines purement viking, je ne veux pas me faire couillonner comme une vulgaire blondasse. Bibi ne veut surtout pas d'ennuis. Il voit bien que je suis un peu remonté (wof… d'accord-d'accord… j'avais peut-être aussi un ou deux whiskies de trop dans la cale…) et il se précipite vers les escaliers en demandant à Günther de nous servir à boire. Søren a l'œil frétillant du monsieur qui a découvert que sa clé ouvre une ou plutôt des portes jusque-là inconnues, il me supplie de rester cool et gentil… et de lui filer un peu de blé. Je refuse tout net. Je lui ai interdit d'avoir plus de cinquante balles sur lui, nous avons payé un billet de bus en sortant de chez moi et je suis grognon de chez grognon. "Tu me laisses faire… c'est bien d'accord ?". Il y a des moments où je dois avoir l'air aussi ouvert à la discussion qu'un toro juste quand il entre dans l'arène… Søren n'insiste pas. Bibi revient au bar avec la belle Princesse sur les talons. Søren doit avoir la clé en apesanteur… Je la prends très gentiment par le bras et l'entraîne galamment un peu à l'écart…

 

-                  Il paraît que tu baises comme une déesse…?

-                  C'est ton copain qui…

-                  Oui, dis donc… j'ai dû le nourrir aux blancs d'œuf, ce matin…

-                  Elle rit, flattée… Je t'avais bien dit… "Un voyage…"

-                  Oui-oui… "un voyage qu'on ne regrette pas…", mais voilà… petit problème de rien du tout… Quand tu emmènes mon copain en voyage, tu lui laisses de quoi payer le retour à la maison. Ce matin, il avait plus un flush, en te quittant… Tu lui a pris les quatre mille balles qu'il avait sur lui ? Je bluffe… Je n'ai aucune idée de la somme qu'il avait en poche…

-                  Le salaud ! Il m'a donné deux mille et quelques et il m'a dit qu'il n'avait plus rien !

-                  Hou, le vilain ! Je sais ce que je voulais savoir… maintenant, il faut jouer finement…

-                  Si j'avais su…

-                  Tu vas gagner beaucoup plus… carotte et bâton, il n'y a rien de tel pour une saine motivation…

-                  Il est encore là pour une semaine, mais c'est moi qui tiens la caisse… Alors si tu es très gentille avec lui, si tu lui montres toutes les facettes de tes remarquables talents, je prévois un bonus – c'est moi qui te paierai… lui, tu comprends, il n'a aucun sens de l'argent… c'est un artiste…

-                  Ah ? Alors pour l'argent, c'est à toi qu'il faudra demander ? Elle me décoche son sourire le plus carnassier tout en passant une main légère, légère entre mes jambes…

-                  T'as tout compris, Princesse, c'est à moi qu'il faudra demander… et j'espère qu'il me dira demain matin que tu es très, très, amoureuse de lui… d'accord ? Je lui rends sa politesse avec une main qui discrètement lui fait une petite gâterie que personne ne peut observer… nous sommes assis l'un en face de l'autre et la lumière est plus que discrète dans le coin où nous discutons…

-                  D'accord… je m'occuperai bien de lui… et de toi, quand il sera parti…

-                  Tu es parfaite… c'est un plaisir de discuter affaires avec toi… et ho ! comme tu lui a pris deux mille et que tu m'avais annoncé 500 pour un aller simple… il y a du crédit pour quelques allers-retours… pense au bonus…

 

Ellle se lève un peu vacillante – le champagne de la soirée ou l'effet de ma politesse qui ne l'a manifestement pas laissée indifférente pendant que nous discutions ? – et s'installe à côté de Søren. Je ne suis pas un robot et j'avoue franchement que la dame m'a mis dans un état intéressant… Je ne rentrerai pas tout seul, ce soir… La copine qui aime bien faire de la moto m'a rejoint entretemps, sans doute avertie de notre présence par Bibi ou Günther. Après avoir vérifié l'arrivée d'essence, elle ne demande qu'à me faire monter le compte-tours dans le rouge…

 

Le lendemain matin, Søren est heureux comme Louis XVI quand il pouvait jouer au serrurier…

 

Et les deux matins suivants aussi… Il chante presque en travaillant et n'en peut plus de se faire beau le soir avant de sortir. C'est parfait, le business roule et maintenant le compte est bon: quatre nuits à cinq cents balles, ça fait deux mille… Il fait ce qu'il veut de son argent, c'est moi qui manage et c'est moi qui joue à Monsieur Prix. Søren retourne au Danemark le lendemain. Dernier soir au Bat' avant le départ. La Princesse aussi, elle sait compter… Søren, elle l'a tellement rempli de "Chéri I love you" qu'il sait même plus comment il s'appelle. Quand on arrive, elle le repousse avec douceur et lui fait comprendre qu'elle a juste deux mots à me dire… Si vous n'avez jamais vu un regard d'homme suppliant et accro à ce que le Royaume de Saba a de mieux à offrir, ben là vous avez raté l'occasion de votre vie. Ses yeux à lui, ils disent tout en même temps "Si tu me fais foirer mon coup, je te tue !" – "Cette salope en veut qu'à mon argent, mais je m'en fous…" – "Je pourrai plus vivre sans au moins encore une nuit avec ses serrures et tout ce qu'elle sait faire avec !" – "Per, fais pas le con ! C'est l'avenir de toute notre amitié et du contenu de mon slip qui sont en jeu…!". Ha ! Je vous dis pas à quel point ça peut être éloquent, Madame, le regard d'un homme amoureux !

Je ne suis pas un monstre… Non ! Pas du tout ! La Princesse commence soft… "Il part demain soir, ton copain…? Le bonus…?" et sa main repart chercher mon portefeuille du côté de ma braguette… "Halte là, belle Princesse ! C'est ici qu'il se trouve !" et ma main fourre comme par magie cinq cents balles entre deux seins magnifiques, tièdes et doux. Sa main à elle suit comme par magie aussi et ressort le billet plié. Elle me fusille du regard (c'est le soir des regards éloquents, me ferez-vous observer, en quoi je vous donnerai tout à fait raison). "Seulement 500 ?", siffle-t-elle… en m'agitant le billet presque sous mon nez. On a passé le stade des feintes et des politesses, c'est évident… Pschuiiit ! Je récupère le billet d'un geste précis et sec. "Ah bien sûr… si tu veux pas… tant pis… une autre fois…". Manifestement, on ne lui a jamais fait ce coup-là ! Elle manque en perdre sa mâchoire inférieure, ce qui ne sied ni à Schéhérazade, ni à la Reine de Saba. Je vous disais plus haut que la carotte et le bâton sont les principes premiers d'une saine motivation. On passe au bâton.

 

-                  Ecoute-moi bien maintenant, Princesse de mes deux… A la Migros ou à la Coop, quand ils affichent cinq balles, c'est pas vingt balles que je laisse à la caisse, c'est cinq balles… à moins d'avoir pris quatre trucs à cinq balles. Tu sais compter, moi aussi. Tu as affiché un prix, faut pas changer en cours de route ou de voyage… ça me donne le mal de mer et le mal de mer, ça me rend grognon… Mon copain est un peu accro à ton gagne-pain, mais avec un ou deux scotches de plus, il verra même pas qu'il repart avec une de tes copines et il s'en remettra très vite. T'as ponctionné deux mille cinq en cinq jours, c'est une admirable régularité dans le chiffre d'affaires. A partir de là, à toi de savoir si tu veux assurer cette belle régularité chaque fois qu'il reviendra ou s'il faut que je te trouve une sœur jumelle moins regardante. Tu veux une démo ?

J'ai toujours le biffeton à la main et je jette un œil à la grappe de filles qui entoure Søren au bar… Grand conflit cornélien dans le cerveau de la Belle. Elle risque de perdre cinq cents balles quasiment assurés, mais elle risque surtout de se faire total humilier devant les copines…Elle choisit de baster.

-                  C'est bon… Je prends…

-                  Non… C'est lui qui te les donnera. T'as intérêt à être… franchement coopérative et correcte jusqu'au bout… sinon t'imagines même pas ce que je vais inventer… Et maintenant, va jouer ton rôle de déesse orientale… on est d'humeur généreuse, ce soir… mais seulement avec les vraies pros… alors soit pro…

 

Et c'est ainsi que Søren passa une très belle dernière soirée très arrosée et se paya une fin de nuit acceptable (il était un peu blindé quand ils sont partis, ce qui nuit aux performances…) avant de retourner à Copenhague.

 

Mais il y a une justice pour les hétaïres habiles et sulfureuses. La belle Princesse a eu sa revanche quand Søren est revenu le mois suivant…

 (…)

Avoir une nana dans la peau (suite et fin)

 

 

Un mois s'est presque écoulé et je fais une petite visite de courtoisie au Bat' (lisez: "visite de reconnaissance" ou "état des lieux"…) avant son arrivée. A mon grand soulagement, la Princesse a fait ses valises et Bibi m'apprend qu'elle travaille en ce moment à Lucerne où elle a même un jules officiel. "C'est blindé/bétonné…", me dis-je naïvement: je n'ai pas inclus dans mes paramètres l'incroyable connerie dont un homo dit sapiens est capable quand il pense avec le contenu de son slip.

Søren débarque de l'avion l'œil rêveur, prêt à dégainer sa clé, la tête toute pleine de tout un mois de fantasmes… "On va au Bat' ce soir, hein !?", me lance-t-il à paine après avoir franchi la douane. Je sens qu'il va faire la tronche, si ! si ! "Elle a déménagé, ta Princesse… Elle est à l'autre bout de la Suisse, là où ils mangent pas encore avec des fourchettes… oublie…". Tu parles ! Il réfléchit un court instant. "Où ça ?". Je hausse les épaules, "A Lucerne, c'est plus loin que Zurich… à l'autre bout de la civilisation… elle doit faire la danse du ventre sous-titrée en suisse-allemand pour des banquiers vêtus de peaux de bêtes, je te dis pas… elle est chez les sauvages…" Il ne se décourage pas. "C'est loin de Zurich ? On peut prendre l'avion, pour aller à Zurich, non ? Et après, il doit bien y avoir des trains ?". Je le regarde… "Et le business ? Tu y as pensé, au business ? Ou t'es juste venu pour te faire huiler la clé ?"

Ben je vais encore avoir des surprises…

Søren n'en démord pas: il veut revoir sa Princesse. Arrivés à la maison, il prépare en vitesse son matos. Une dizaine de clients se sont déjà annoncés. Il me harcèle de questions concernant les avions et les trains. "On y va comment à Lucerne ? C'est vraiment si loin que ça ? Et les correspondances, ça marche comment ? tu peux te renseigner ? hein ? dis…? sois sympa… tu comprends, il faut que je la revoie… elle m'a dit des choses… elle m'a fait des trucs… ça fait un mois que j'y pense… j'en peux plus… y faut absolument que…", il en a les yeux tout poissonneux… Ah putain ! Ce que ça peut être con, un mec qui pense avec sa clé ! Vous m'en reparlerez de "La clé des songes", tiens ! Je commence à en avoir les yeux qui s'arrondissent grave, moi… et pas façon merlan, plutôt grand requin blanc contrarié. Søren voit bien que je suis… disons hostile et pas franchement disposé à coopérer. Il fait la tronche, du coup. Il dit plus rien. Les premiers clients arrivent. Il les tatoue sans enthousiasme, lui d'habitude si disert et marrant selon les motifs. On va quand même pas passer cinq jours comme ça ! Faut que j'essaie de feinter, de calmer le jeu. "Bon… écoute, arrête de faire la gueule… ce soir on descend au Bat'… je sais même pas où elle travaille exactement, à Lucerne… on va demander à Bibi de nous rancarder… il sait sûrement où la trouver et ou la joindre, comme ça tu pourras au moins lui téléphoner… On fait une fenêtre d'un jour dans l'emploi du temps, tu te tires à Lucerne un soir pour tirer ta crampe et tu reviens le lendemain… ça te va ?". Un peu mon bigleux, que ça lui va !

Le soir, très exceptionnellement, on fait pas la fermeture, mais l'ouverture du Bat'… Søren tire comme un chien sur la laisse vers la moto pour y arriver plus vite… Il a jamais autant aimé la moto, il lui faut fissa des nouvelles de sa Belle. Bibi est un peu surpris de nous voir débarquer si tôt, les filles commencent seulement à arriver. Je ne vous cacherais pas que j'ai un vague plan de lui en filer une autre… une nouvelle… une pas encore essayée… pour lui changer les idées… le faire revenir aux normes… Mais voilà… Il a vraiment une idée fixe et il est pas encore blindé au scotch. Je surveille quand même les arrivantes, voir si par hasard l'une ou l'autre ne pourrait pas faire illusion… brune et bien foutue de partout… restera plus qu'à lui apprendre à dire "Chéri I love you" d'une voix rauque comme celle de l'autre Nimportekôa… Søren les voit même pas, les filles. Il est engagé dans une discussion animée avec Bibi et ce dernier joue son rôle de mère maquerelle à merveille… tout juste s'il ne lui donne pas la couleur de la descente de lit de la Princesse en plus du numéro de téléphone de la boîte où elle fait danser ses abdominaux. Ha ! Du coup, Søren veut téléphoner, là… tout de suite ! Bibi va jusqu'à lui composer le numéro… Vous avez déjà vu un bonhomme amoureux au téléphone, vous ? J'aurais dû filmer… enregistrer… morceau d'anthologie… pour le Musée de l'Homme… "Comment faut pas faire" ou "Evasion de neurones", le titre… on entendait les violons et les flûtes jusqu'au premier étage… De mon côté, j'accroche Bibi… "T'aurais pas dû… tu vois bien qu'il disjoncte ! T'aurais pu lui en trouver une autre dans ton cheptel !". Bibi prend un air offensé… "Enfin Per… C'est de l'amour… Love, tu sais… et puis j'ai une petite Marocaine pour toi… tu vas l'a-do-rer !". Il fait son boulot, après tout… inutile d'insister. Un milliard de flûtes et de violons plus tard, Søren raccroche… l'air… oh… je préfère pas dire. "Demain soir, je la vois demain soir ! j'y vais demain soir !". Navrant, total navrant…

Opposer l'inertie à la volonté de quelqu'un qui a fondamentalement envie d'être con, c'est pas la bonne solution, j'en ai fait l'expérience le lendemain soir. La journée passe, les clients défilent, nous ne parlons plus de la Princesse. Quand, entre deux clients, Søren a l'air pensif, c'est tellement à l'envers de tout code moral que je m'interdis de vous le décrire. Enfin… enfin arrive le soir… Søren est fébrile comme la langouste qui voit une casserole d'eau chaude. Moi, je n'ai pas bougé une oreille pour faire avancer le schmilblick… Il veut aller à Lucerne, ben qu'il se débrouille. Les téléphonistes de Swissair et des CFF parlent en principe allemand et anglais. Je lui ai donné le bottin de téléphone et enjoint d'effectuer les démarches nécessaires tout seul et comme un grand. Je ne veux rien savoir de ses conneries. Eh ben je saurai quand même ! Tout à ses rêveries hérostiques (les rêveries qu'a un monsieur quand il s'imagine avec une dame dans des situations où c'est lui le héros, pour celles et ceux qui entraveraient pas mon humour féroce quand je repense à tout ça…), Søren a complètement omis de se renseigner sur les liaisons aériennes et ferroviaires. Il ne s'y met que vers dix-neuf ou vingt heures, alors que moi je ne pense qu'à aller dîner dans l'un ou l'autre bistro sympa. Il s'avère qu'en Suisse, dans notre belle Helvétie, pour se rendre de Genève à Zurich, puis de Zurich à Lucerne, il vaut mieux partir l'après-midi, parce que plus d'avions ni de trains après vingt-deux heures… Là, il est un peu juste. Mais il a tout de suite un plan B, le bougre (je le suspecte d'avoir eu ce plan B en tête dès le début…). "Tu pourrais me prêter ta voiture… allez ! sois sympa… c'est pas bien compliqué… autoroute tout du long… direction Est, puis Sud avant Zurich…"... hé ! hé ! Bien renseigné… Il aurait pas consulté un tout petit peu une carte de la Suisse, avant d'énoncer son plan B ? Hein ? Je vous le demande…

Jusque là, je me suis fait tirer l'oreille, mais je ne peux pas empêcher un mâle en rut de faire trois ou quatre cents bornes pour aller satisfaire ses instincts primaires. S'il m'avait demandé de prendre la moto, j'aurais sans doute chipoté, mais la bagnole… On va manger au Café du Centre et, sans même prendre un café, Søren file direction le rideau de röstis… Moi, je bois tranquillement un expresso et c'est alors… c'est alors… c'est alors que je m'aperçois qu'il a embarqué tout mon trousseau de clés. En d'autres termes, je ne pourrai pas rentrer chez moi avant son retour… Zut ! (pas vrai… j'ai émis un m…! retentissant…). Les dieux de la Vengeance sont avec la Princesse… Il est près de vingt-deux heures, je file au Bat' qui est en train d'ouvrir. J'accroche Bibi et lui explique la situation. Il me faut téléphoner aux flics pour intercepter Søren sur l'autoroute et récupérer mes clés. Je peux vous dire que la Police est éminemment chouette et coopérante. J'explique la situation au fonctionnaire en uniforme que, de relais en relais – 117 à Brigade du trafic à Police de l'autoroute, si je me souviens bien… - j'ai finalement au bout du fil… Calmement, posément, sans émotion… "Voilà, j'ai prêté ma voiture à un très bon ami danois… oui, danois… il ne parle que le danois… il ne faut surtout pas essayer de lui expliquer… (je crains un peu les effets secondaires de l'éthylomètre sur Søren, si jamais, mieux vaut éviter les longs discours…)… il faut juste l'intercepter, prendre les clés sur le tableau de bord, c'est un trousseau en deux parties – maison et voiture… c'est cela, récupérer les clés de la maison et le laisser continuer sa route… oui ! Ah c'est vraiment très sympa… merci ! Oui, vous pouvez me rappeler au… "Bibi, c'est quoi le numéro ici…?" au numéro… bien noté ? oui, c'est cela… je reste à côté du téléphone… merci encore…". Pouh ! Sauvé… Moins d'une heure plus tard, le flic me rappelle. "On a bien eu votre client à la hauteur de Morges… oui, la patrouille a récupéré vos clés… elle les déposera au poste de police de l'aéroport à la fin de son service… vers six heures demain matin…". Les dieux de la Vengeance sont vraiment avec la Princesse…

 

"Six heures du mat'… non mais ça va pas !? Et à l'aéroport, en prime !", j'explose. "Tout ça parce que l'autre bouc pouvait plus se tenir le slip en pensant à la chèvre de ta Princesse Esmeralda !", je fais à Bibi, l'œil iceberg et pas résolument Ricils. Bibi a horreur des clients ronchons, il irait pas jusqu'au "Satisfait ou remboursé" (ce serait la ruine de son business et des économies parallèles de nombre de pays du Maghreb et du Tiers-Monde), mais il est très arrangeant quand il s'agit de calmer les esprits. Il m'appelle la petite souris marocaine dont il avait déjà parlé, pour faire diversion. Il pense sûrement en toute bonne foi que… "Non mais ça va pas, toi non plus !?". La fille en est toute ahurie, pensant que c'est ou sa peau ou ses attributs sexuels secondaires (ravissants, par ailleurs…) ou sa robe ou son nez ou son eau de toilette qui causent problème, ou alors éventuellement un faux-cil mal collé ? D'un geste rapide elle se tate les parties artificielles et vérifiables de la coiffure et du visage, tire un peu sur sa robe appel-au-viol, avec un sourire commercial et gêné qui finit de me foutre en pétard proche zone rouge. J'en perds mon calme généralement proverbial et ma courtoisie légendaire en d'autres circonstances…

 

-                  T'en fais pas pour ta tête ou ton cul, la Miss… Il son appétissants comme un méchoui farci aux loukoums… Mais toi, Bibi, si tu penses que tu peux rattraper le coup en me faisant conduire une chamelle à l'abreuvoir, tu te noues grave ! Pas de rasades pour une nouvelle Schéhérazade, ce soir ! Il me reste plus qu'à appeler un serrurier et faire démonter les serrures pendant que l'autre abruti se fait ramollir la clé à Lucerne…

-                  Mais noooon… calme-toi, Per… La nuit est jeune, va te promener, fais un tour… tu reviendras pour la fermeture et – promis-juré ! – je te conduis moi-même à l'aéroport à six heures ! Tu ne vas pas payer des centaines de francs juste pour faire ouvrir ta porte, voyons ! Amuse-toi plutôt, avec cet argent…

-                  T'as des raisonnements qui conduiront celles et ceux qui t'écoutent en Enfer, Bibi… mais t'as raison. Autant profiter de la nuit. Et toi, tu t'appelles comment, la Ravissante ?

-                  Sharon…

-                  Ah ouais ? "Sharon" ? Tu parles… J'aurais plutôt pensé "Djamila" ("chamelle", en arabe)… Moi c'est Abraham, comme mon archi-trisarrière-arrière-arrière-grand-père et même plus loin… Tu dois sûrement être une descendante de la servante qu'il se tapait quand il était presque encore jeune, il peut donc pas y avoir d'obstacle à une belle histoire d'amour entre toi et moi… Je lui saisis les seins, puis les fesses avec gentillesse et sans vulgarité (si ! si ! on arrive à faire ça sans vulgarité !) et commente "Sharon… prononcer "chéronne", j'aime mieux "Chéron… ch'est bien rond… ch'est tout rond et ch'est tout bon chez Chéron", on verra ça plus tard, ma Belle…

 

Cette démonstration d'humour galant et limite grivois… tout est dans la manière… détend l'atmosphère et fait rire tout le monde. Elle rassure surtout la principale intéressée sur la capacité de séduction de ses principaux outils de travail.

Je me casse jusqu'à la fermeture, parti pour une tournée des grands ducs à la santé des serruriers…

Vers quatre heures, je reviens au Bat'. Bibi est tout guilleret de me voir revenir. Suspect. "En attendant d'aller à l'aéroport, on va aller boire un verre dans un nouvel endroit supersympa en France voisine, près d'Annemasse…", annonce-t-il. Günther se fend la poire derrière le bar. Suspect. La mignonne Sharon, pourtant inoccupée sur l'un des tabourets, me fait un sourire complice et file au premier sans même chercher à se faire payer un verre. Suspect.

 

-                  Pas d'entourloupes, Bibi… C'est quoi cet endroit ?

-                  Le Valentin (N.B. je ne suis plus très sûr du nom…), tu verras, c'est sympââââ !

-                  Le Valentin, c'est quoi ? Un pince-fesses ?

 

Et là, Günther lâche "…tu crois pas si bien dire !". Je regarde Bibi qui a pris un air angélique et cherche manifestement à changer de sujet, "Oooooh Per, tu aurais dû voir Sharon sur scène ! Cette nana, elle a…". Je l'interromps. "Bibi… Tu vas pas m'emmener dans une boîte à pèdes, dis ? T'as bien compris de quel bord je suis…? Rassure-moi…?". Bibi pianote sur le comptoir,  dansote à côté du bar, s'esquive en allant dire au revoir à des clients quittant le Bat', loue encore les prouesses techniques de Sharon "elle danse… tu devrais voir comme elle danse… ça te donnerais des envies…! Houuuuuu !", puis il file prestement au premier en lançant "Je revieeens…". Je n'ai même pas le temps de commenter. J'interroge Günther du regard. "Là-bas, reste le dos au mur et si tu perds ton briquet parterre, te baisse pas pour le ramasser !, il me fait en rigolant.

Quand Bibi redescend, je sirote mon scotch en réfléchissant à plein tubes. L'abruti tiendra sa promesse de me conduire à l'aéroport, ça c'est sûr… Mais pourquoi cette idée d'aller tuer les deux heures qui restent dans un nid de pédés alors qu'il devrait savoir que je ne suis pas franchement ambivalent sur ce plan-là. Test ? Peut-être. Ou alors… c'est à cause de la Princesse ? Bibi a toujours été solidaire de ses filles et elle n'en était pas à faire des entrechats d'enthousiasme ou des grands écarts de joie quand je lui réglé exactement son dû et pas un centime de plus. Petite vengeance bien ficelée ? Si c'est ça… je me demande ce que Søren aura touvé comme accueil à Lucerne. "C'est pas grave… c'est pas grave… on a encore jamais entendu parler d'un Danois tatoué se faisant griffer dans un bar à pédés… on avisera sur place…", je conclus. Je ne vais pas me défiler. Bibi a son petit sac à main, son petit trousseau de clés (de voiture, arrêtez, avec votre esprit tordu ! Bande de…) et il est tout-prêt-tout-prêt pour partir à l'aventure avec un beau garçon nordique, viril, tatoué et baraqué. Je passe à l'offensive avant même de quitter le Bat', faut quand même marquer le coup… défendre d'avance ma réputation…

 

-                  Günther, dis… Bibi, il est pas juif par hasard ? J'ai posé la question assez fort pour que tout le monde entende et elle a fait taire d'un coup les dernières conversations et les adieux des unes aux autres qui essaient de négocier une dernière gâterie dans la voiture à tout petit prix… 

-                  Heu… non… pas que je sache…

-                  Ah bon… ouf ! Parce que… déjà qu'il est nègre et pédé… Ma maman ne voudra jamais de lui. Je risque rien…

-                  Pourquoi t'es juif ? Je croyais que t'étais danois ?

-                  Oui moi je suis danois, mais j'ai une maman juive.

-                  Mais alors t'es juif !

-                  Non ! Il a la peau qui-va-qui-vient ! (c'est la copine qui aime la moto…)

-                  Bibi ! Tu promets d'être sage !? T'as bien entendu la dame ? Comme ça tu sais et t'auras pas besoin d'essayer de vérifier !

-                  Per, t'es con ! Ah ce que tu peux être con, des fois ! Tu veux que je t'emmène à l'aéroport après… oui ou non ?

 

Bibi joue à la grande offensée, mais je connais assez son petit sourire en coin pour savoir qu'il n'est pas le moins du monde vexé et qu'il prépare une entourloupe…

 

Derniers bisous à la ronde et nous sortons du Bat'. Sa voiture, une belle Jaguar de collection, est garée pas loin. Je m'installe confortablement. Tout est propre, ripoliné, tenu mieux qu'une clinique à liftings pour épouses de milliardaires. Je mets les pieds sur le tableau de bord.

 

-                  Per ! T'es fou ! Enlève-moi ces bottes de là tout de suite !

-                  "Ha ! M'en reparlerez de ces chauffeurs nègres… de mon temps…" Et t'as mis où tes gants blancs, Bibi ? Si tu fais le mac noir qui conduit un beau blond dans ton club très sélect, faudra t'y faire ! Les blonds ça déconne encore plus fort que les blondes !

-                  Per, t'es in-sup-por-table ! Je t'ai dit que c'est un endroit trèèèès sympa… d'ailleurs, tu verras, il y a aussi de très jolies femmes…

-                  hmph… Ouais… mais j'aurai de la peine à les convaincre que je suis lesbienne !

-                  T'es con !

-                  Oui… et même encore plus. Réjouis-toi…

 

A ce stade-là, mon plan de défense – d'une simplicité biblique – est déjà prêt. Et je suis mort de rire à la pensée de ce qui attend Bibi, si… Le principe est tout simple. Quand on est hétéro, on ne va pas dans une boîte à pédés. Puisque je suis hétéro et contraint d'aller dans un tel endroit au plein su de mon moins gré, ce serait ridicule de jouer à l'effarouché. Je vais donc affronter la situation comme un grand. Ce que Bibi ne voit pas et qui le ferait frémir s'il le voyait, c'est le sourire sardonique qui illumine mon beau visage buriné par les vents, l'alcool, la fumée et les femmes…

 

"Et là ? Que va-t-il se passer ? Que va-t-il encore trouver ? Comment va-t-il se sortir de cette situation affreuse ? Sauvera-t-il sa rondelle ? Survivra-t-il aux outrages potentiels ?", te demandes-tu assurément, ô public haletant… Finissez seulement d'allaiter, jolie jeune et Madame, je reviens tout à l'heure.

 

Le Valentin se trouve hors de la ville, à vrai dire en pleine cambrousse. Discret, l'endroit… bien abrité… Une sorte de grande propriété avec beaux jardins, grands arbres, parking gravillons, projecteurs au sol dispensant un éclairage suffisant pour que les clients puissent se diriger et complice juste ce qu'il faut pour qu'ils puissent aussi admirer les étoiles les mains dans les poches … hum… pas nécessairement les leurs… sans être dérangés. Bibi gare sa belle Jaguar bien en évidence et m'entraîne vers l'entrée. Je le suis, pas impressionné le moins du monde, l'allure plutôt voyou… bottes de motard, jeans, T-shirt à motif tatoos, roulant les mécaniques un peu plus que d'habitude. A l'entrée, sur une grosse porte en bois sombre, l'habituel système de filtrage à la con: gros judas grillagé avec volet intérieur. Bibi frappe quelque petits coups légers et mignons, le judas s'ouvre, puis la porte et le videur "Oooh ! Bibiii ! Quel plaisiiir de te revôâââr…!" lui fait des bises très appuyées (ça c'est quand même un peu différent des autres boîtes…). Il me présente, très fier de m'exhiber c'est évident. "Mon ami Per, il est da-nois… si je te jure ! mais il parle trèèèès bien le français…". Je fais juste un signe de tête et un "salut, mec !" au mignon gorille. Pas d'effusion genre "Oh ! Comme je suis heureux de te rencontrer… Bibi m'a beaucoup parlé de ta collection de vases grecs anciens…". Je veux soigner mon look et mon image de mauvais garçon arrogant dès le départ, dur et pas bavard... On se rend au bar et Bibi commande une bouteille de J&B. "C'est du whisky de gonzesse !", je fais au barman. "Donne-moi un Glenfiddich… et toi Bibi, tu m'avais dit que c'était un endroit pour mecs.. tu crois quand même pas que je vais me contenter d'un simple sirop contre la toux !?". Mal à l'aise, Bibi fait signe au jeune homme très beau et très joliment musclé dans son débardeur noir que tout est OK. Il est un habitué et des hommes de tous les âges lui font des signes de partout. Il est obligé de s'absenter pour aller saluer quelques tables. J'en profite pour débriefer le loufiat. "Hé ! Petit… viens voir…". Il arrive en se déhanchant et en gonflant ses mignons pectoraux. Androgyne tendance jeune homme de bonne famille, cheveux gominés, un petit diamant au lobe de l'oreille. "Moi c'est Per… je suis de passage. Tu le connais bien, ce Bibi ? Il m'a dragué dans un bar et a absolument voulu m'emmener ici… Je trouve l'ambiance mortelle… Il se passe rien ici, pas de spectale ?. Le jeune homme me jauge du regard et a l'air satisfait de sa rapide analyse, il me couve avec des yeux de velours… il doit me trouver à son goût… "Wouh ! Une grande brute tatouée…". Il se présente à son tour. "Moi je m'appelle Victooor, mais tout le monde m'appelle "Viviiii"… Ouiiii… Tout le monde connaît Bibiiii, iciii… Il est chouuuu… Non il n'y a pas de spectacle, le spectacle est dans la salle et… au bar". Je fronce un peu les sourcils et fais une moue qui se veut inquiète. "Ah ? "Le spectacle est dans la salle…". Alors je comprends mieux… Bibi m'a dit qu'il est très, trèèès, trèèès jaloux… Il voudrait que je défonce la gueule du premier mec qui me drague et qu'après, je le… défonce lui, comme une bête… Il m'a l'air un peu vicieux… Il serait pas un peu S/M ?". Le garçon roule des yeux affolés. J'enfonce le clou. "Tu ferais peut-être mieux de prévenir discrètement alentour, parce que je n'y vais pas de main morte… C'est Bibi le client, hein… Et il m'a dit qu'il en voulait pour son argent…". Le petit Victor file à l'autre bout du bar et j'entends des chuchotements qui correspondent tout à fait à ce que j'espère. Des regards furtifs vers moi confirmen l'effet de la nouvelle. Victor fait courir le bruit voulu… "le grand type tatoué au bar a été invité par Bibi rien que pour… et puis après pour…". Comme dans les histoires de cocus, le seul aux oreilles de qui l'histoire n'arrive pas… c'est Bibi.

 

Une tranquillité relative étant dès lors assurée, je commence à observer le "spectacle dans la salle". Quelques rares femmes, en effet (on ne se refait pas, le loup qui sommeille en moi… mes yeux partent tout seuls… mais vite calmé, le loup !) qui monopolisent un coin reculé. Trois très jolies filles habillées de façon hyper-provocante et sexy et une demi-douzaine de camionneuses. Petites, grosses, moches, mal fagotées et l'air méchant. Les trois filles sont l'enjeu et les "hommes" en viendraient facilement aux mains pour se les approprier. Il y a des regards qui ne trompent pas. Les jalousies féroces doivent être courantes, dans ce milieu. Une grande majorité d'hommes répartie en trois catégories. Il y a les mignons et les folles, jeunes gens très efféminés, les mecs pas trop ostensiblement homosexuels (hormis les S/M nazi-look) et les vieux cons payeurs, habillés avec goût et recherche. Cette dernière catégorie, on la retrouve aussi au Ba't et autres endroits de perdition similaires, la seule différence étant qu'ici ils se font mettre la main au panier et rouler des pelles par des garçons, pas par des jolies filles. Pour moi, c'est quand même un peu surréaliste… Même si je la joue cool, je ne me sens pas franchement à l'aise. Très vieux jeu et conservateur – si ! si ! je vous assure… - malgré mon apparence de loubard, ça me dérange de voir des jeunes gens faire des papouilles sans équivoque à des vieux messieurs lubriques, de même que le spectacle de deux types se farfouillant mutuellement leurs braguettes me froisse l'épigastre et me retoune un poil l'estomac. Mais je suis sur leur territoire et si ce genre de spectacle me déplaît… eh bien, en toute logique, je n'ai qu'à m'en aller. C'est donc en toute logique que je dis à Bibi "On se fait chier, dans ta boîte de pédés, je lève l'ancre…". Je crois… enfin je pense… que Bibi est un peu décontenancé par l'espèce de cercle vide qui s'est formé autour de nous. Le jeune Victor a bien fait son travail d'info… Il faut que je propose une alternative intelligente… "Et puis j'ai faim, c'est pas ici que j'ai envie de bouffer du caviar d'aubergines (clin d'œil appuyé à quelqu'un au passage…). Allez ! Zou ! On va au Why Not avant d'aller à l'aéroport !". Bibi boude un peu, mais n'insiste pas pour rester. Il sent bien qu'il y a quelque chose de bizarre dans l'atmosphère… Viviii me fait un "Surtout reviens bientôôôôt…" avec une œillade à foutre des complexe à un incinérateur et complète par un "… mais seul…" très discret qui me fait rire encore aujourd'hui. Quelle salope ! Y aurait-il donc aussi des salopes chez les pédés ? Désolé de te faire attendre depuis plus de vingt ans, Viviii… mon homosexualité latente (remballez ces conneries, vous voulez bien ? On est de la jaquette ou on l'est pas) est toujours en attente.

Ha ! Au Why Not, je me tape une entrecôte-frites bienvenue. Bibi fait un peu la gueule. Il se doute bien que je l'ai feinté quelque part, mais il ne sait pas où ni comment. A moins de lire ces lignes, il ne le sait toujours pas, d'ailleurs.

 

A l'aéroport, je peux enfin récupérer mes clés. Deux flic rigolards me racontent "Il a eu une sacrée pétoche, votre copain, quand on l'a arrêté ! Pourtant, on l'a pas embêté ! On a juste pris les clés, comme vous aviez dit…". Vraiment sympas, sans rire. Søren a dû défibriller d'un coup. J'espère que ça lui aura pas coupé la chique, quand même…

 

Bibi me dépose chez moi et refuse le café que je lui propose. Il est toujours pas content: son drôle de plan a complètement foiré. En ce qui me concerne, la Princesse – si c'était bien ce que je pense – lui mettra pas une bonne note…

 

Je vais faire une longue balade avec mon chien. Le pauvre est resté enfermé toute la nuit. Vers sept heures, je m'étale enfin sur mon plumard. Je crois que j'ai juste eu le temps de fermer à demi les paupières quand "Ding! Dong!"… Comment avez-vous fait pour deviner que c'est la sonnette de ma porte d'entrée ?

Søren devant la porte, l'air pas content, mais alors pas content du tout.

 

-                  Toi ? Qu'est-ce que tu fous la ? Déjà ?

-                  Salope !

-                  Quoi "salope" ?

-                  Toutes des salopes !

-                  Ah bon ? Je connais pourtant de notables exceptions…

-                  Cette salope m'a fait aller jusqu'à Lucerne pour me faire payer deux bouteilles à trois cents balles et me rire au nez quand j'ai voulu… salope !

-                  Ah ? T'as pas eu droit au…

-                  Salope !

-                  Hon… Je suggère qu'on dorme un peu… On ouvre quand même, aujourd'hui…

 

Ce fut la fin de cette belle, très belle histoire d'amour. Une fin un peu abrupte, mais… hein… c'est quand même mieux qu'un accident mortel sur l'autoroute, deux bouteilles de champ'.

 

On est repassés au Bat' deux soirs plus tard. Bibi souriait sournoisement dans son coin. Søren n'a pas pu s'empêcher d'y aller de quelques "that bitch !" (cette salope !) bien intensément pensés en racontant sa mésaventure. Bibi riait à en perdre haleine. Ouais, c'était bien un plan… Je suis pas complètement parano… Je l'ai pris à part pour partager à fond cette franche rigolade… J'ai pas dû être bon, pour le partage… On n'a plus jamais revu la Princesse au Bat'.

 

Deux scotches plus tard, Søren était en train d'expliquer ses goûts personnels à trois péchés mortels. "I only like bitches ! If a girl is a bitch, she's a damn' good fuck…" (J'aime que les salopes ! Une salope, c'est une putain de bonne baiseuse…)

 

Une attitude mentale positive, hein… rien à dire. A la fermeture, Søren a ramené l'une des filles en taxi. Il n'est réapparu que le lendemain vers midi. J'avais payé la fille en douce en lui demandant de lui faire croire que… Moi j'ai ramené ma copine à moto. Pleins pots… C'était bon.

 

L'honneur du Danemark, des tatoueurs et de ma modeste personne étaient saufs. Le soir, Søren a commencé… "Tu sais, la petite d'hier soir, je crois que…"

 

-                  T'as rien compris, bonhomme. Désormais plus d'histoires d'amour, seulement des histoires de cul, OK ?

-                  Ah tu crois…?

-                  Oui, je crois…

 

Il n'y a plus jamais eu d'histoires d'amour avec un grand "A"…

 

Leçons de choses

 

 

Avant de vous décrire les divers systèmes d'attaque des prédatrices de la nuit, il me semble raisonnable de s'intéresser aux proies. Elles sont consommables sans modération et sans restrictions. J'entends par-là qu'un homme peut être petit, gros, laid, chauve ou avoir des pellicules sur les trois cheveux qui lui restent, porter une cravate de Prisunic, un costume en tergal infroissable sur une chemise en nylon "Repassage superflu", des slips kangourou très fatigués, des chaussettes Disneyworld ou même puer grave des pieds: il trouvera toujours une créature de rêve pour le plumer s'il a de l'argent sur lui. C'est en fait la seule condition nécessaire et suffisante pour s'attirer l'intérêt et les faveurs de Lulubelle, Crystal, Linda, Aïcha, Sharon, Reese, Tatiana, Bébé, Lady Black, Princesse Erotica, Rita, Nicky, Melinda, Melissa, Schéhérazade, Miss Asia, Lilly Paris, Lucrecia, Marylin (Robert Durand dans une vie antérieure) ou de tout autre péché mortel et fatal pour ses finances persos ou sa tranquillité conjugale. Les hommes qui fréquentent les endroits où ces créatures de rêve chassent en toute légalité le pigeon et le micheton sont, pour la plupart, des fonctionnaires honnêtes, travailleurs (là… quand même… je me demande si je n'exagère pas…) et sérieux qui paient ponctuellement leurs impôts et saluent leurs voisins avec condescendance, des hommes d'affaires moins honnêtes (forcément…) qui trichent avec les impôts et saluent leurs voisins avec enthousiasme s'ils peuvent leur soutirer de l'argent, des voyous hâbleurs et goguenards (tiens… c'est tout à fait moi, ça…) et – en saison – une quantité variable de touristes à saouler et à délester prestement (ces derniers peuvent en quelque sorte être considérés comme les "fast-food" de ces dames).

Il faut encore ajouter les "célébrités locales venues d'ailleurs (ou allant ailleurs)" à cette liste non exhaustive. Je pense aux membres de professions libérales – avocats et notaires (je ne sais pas pourquoi, mais j'ai une affection particulière pour les notaires… sans doute la conséquence d'une mauvaise éducation et de mauvaises lectures: le notaire est dans mon esprit l'archétype du faux-cul, du monsieur honorable à tous points de vue, bien propre sur lui et pervers sexuel par excellence… le rôle de micheton lui va comme un gant en latex à un professeur de chirurgie…), les magistrats – juges, procureurs, substituts et consorts - les médecins renommés et les gens d'église. Ces gens-là ont inventé et pratiqué la délocalisation bien avant les multinationales, et vont se faire sucer (ou fouetter, ou sodomiser par un travelo, ou un tout petit peu faire pipi dessus par une grosse blonde, ou autres perversions généralement prisées par des gens dont les revenus sont supérieurs à ceux que vous et moi ne pouvons espérer qu'en jouant à Euromillions…) dans d'autres villes que celles où ils ont pignon sur rue et exercent leur très honorables talents. Mais pas tous, hein ! Ouh la la ! Ne me faites pas dire ce que je n'ai jamais dit, ni même oser penser ! Ce n'est là le fait que de quelques rarissimes brebis galeuses qui ont même bien souvent la décence d'utiliser de faux noms et de fausses qualités pour ne pas entacher l'irréprochable réputation des nobles professions qu'ils exercent par ailleurs. "Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé…", vous voyez ce que je veux dire et je ne citerai des noms (évidemment imaginaires…) que sous la torture.

Les proies ont un indéniable point commun: ce sont tous des hommes. Pour des raisons que vous pouvez rechercher jusque dans les plus anciennes œuvres littéraires connues, les hommes ont quant à eux un point commun tout aussi indéniable: la vanité. Et c'est là que les bonnes prédatrices professionnelles, instruites à l'Université de la Vie, vous citeront bien volontiers ce qu'elles ont retenu des Fables de La Fontaine: "Toute gagneuse vit aux dépens de celui qu'elle égoutte."

A ce stade d'un récit qui se veut captivant (c'est tout ce que j'ai trouvé pour vous faire oublier le temps que je mets à le pondre…) au point d'en oublier de regarder le dernier épisode de LOST ou d'oublier de qui Susanne est amoureuse et ce que fait Martha Gruber quand elle n'a plus de piles dans son robot de cuisine dans Desperate Housewives, il me faut vous dessiner quelques pigeons-types afin que vous saisissiez mieux la psychologie extraordinairement compliquée et difficile à percer des proies. Oui, des messieurs. Des clients, en somme. Bref, de ceux qui se font plumer. Oui Monsieur ? Non-non, ce n'est bien sûr pas de vous que je parle…

Madame ? Ah oui… bien sûr… si vous avez besoin d'un coach pour vous apprendre comment  le garder près de la télé… quand vous voudrez… je suis dans le bottin, c'est ça… Mademoiselle ? Oui… pas ce soir ? ah ? dommage… remarquez… demain soir, ça va aussi… (là, y a un énorme clin d'œil que seules deux lectrices que j'adore comprendront… hé ! hé ! Je m'amuse et ça me fait gagner deux lignes… passons.).  

Ensuite, il vous faut savoir que le pigeon-type ne se hasarde pas sur le territoire des prédatrices par hasard. Il s'y engage avec un taux d'alcoolémie de trois pour mille en pensant que les néons signalaient un endroit où prendre un café bien noir avant de rentrer à la maison à cinq heures du mat', entraîné par des copains de régiment qu'il a retrouvés tout à fait par hasard, bien obligé pour des raisons professionnelles "… notre meilleur client, alors tu penses bien que le patron…" et en tous cas pas pour voir le derrière époustouflant de Samantha ou les ogives nucléaires de Pepita. Vous l'aurez compris: ce sont là les excuses banales et habituelles des messieurs qui doivent inopinément expliquer un trou de deux ou trois mille francs dans le budget mensuel.

Dans le feu des diverses actions, nous reviendrons sur ces proies somme toute faciles que sont les hommes, il est temps maintenant de s'intéresser aux prédatrices. Un avertissement toutefois: je ne veux surtout pas me présenter comme un spécialiste du comportement féminin – je laisse à d'autres le soin de perdre toutes leurs plumes et leur latin à ce jeu-là – mais les portraits-robots que je vous livre sont tous tirés d'expériences, d'observations ou de vécus personnels. Ils ont donc une valeur toute subjective et ils n'engagent que moi. Je souligne encore une fois, si besoin est, que j'ai la plus grande sympathie pour ces femmes et ces filles qui ne font pas un métier facile. Elles méritent respect et considération sur le plan professionnel. Pour ce qui est des dérapages personnels qui peuvent s'ensuivre, ça c'est une autre histoire… comme disait je ne sais plus qui. 

 

La jeune étudiante

Elle a généralement entre 22 et 25 ans (plus âgée, le client pas encore total alcoolisé pourrait avoir un neurone encore valide et critique, et lui demander "Ah ? Vous êtes toujours étudiante ? Alors vous préparez un doctorat ?"). Elle s'habille relativement sagement, sexy pour quand même mettre ses outils de travail bien en valeur, mais pas avec des fringues de grandes marques. C'est le genre mini-jupe toute simple et bustier taille 36 à la place du 38, chaussures à talons toutes simples, maquillage juste appuyé un poil pour faire ressortir les yeux dans la lumière tamisée (pas de faux-cils) et une coiffure juvénile et naturelle. Son approche du pigeon est à la fois directe et juste timide ce qu'il faut, genre "Bonsoir je m'appelle Véronique, je peux… m'asseoir à côté de vous ?… Je crois… euh… qu'il faut dire "… vous tenir compagnie ?"… c'est ce que le patron m'a dit de dire…".

Le client, avec cette lueur sherlockholmesque dans les yeux de celui qui comprend tout du premier coup, demande alors généralement "Vous n'êtes pas d'ici ?" ou "Vous êtes nouvelle ?".

Le poisson a mordu. Ensuite, Véronique doit très vite s'intéresser à la vie professionnelle du monsieur avant de se lancer dans son propre petit speech perso. S'il est avocat, journaliste ou d'une façon ou d'une autre trop bon connaisseur de la vie universitaire, elle s'inventera vite fait des études d'art, d'interprète (la plupart des filles parlent plusieurs langues) ou – pourquoi pas ? – de stylisme. L'essentiel est de garder une crédibilité relative toute la soirée. Si le monsieur est employé de banque, garagiste ou garde-champêtre, elle peut sans autre se lancer dans les lettres, les sciences sociales, la psychologie (un domaine idéal, la psycho… tous les clients naïfs ont envie de se faire analyser par une jolie fille…), voire le droit. Le client est flatté de parler avec une mignonne intellectuelle et déjà tout émoustillé à l'idée de se faire… une pute qui est pas vraiment une vraie pute… Quand même… ça valorise et ça déculpabilise…

Le poisson a mordu, maintenant, Véronique doit le ferrer. "Vous savez… je ne suis ici que depuis une semaine et ce milieu m'angoisse, à vrai dire… j'ai tout de suite vu que vous n'êtes pas comme les autres clients… les autres clients, ils me font un peu peur… Ils ne pensent qu'à… (à ce stade délicat, soit elle gonfle la poitrine et pousse, la bouche en cœur, un soupir de petite fille rassurée, soit elle tire distraitement sur sa mini-jupe d'un air franchement confiant pour faire apparaître l'ombre d'une jolie petite culotte…)… enfin… des "choses"… Vous, vous êtes un type bien…". Le message subliminal et sous-titré en lettres fluo est "je suis pratiquement vierge, vous êtes beau, grand, fort et musclé (dans quel mâle n'y a-t-il pas un Chevalier Ajax qui sommeille à côté du cochon ?), avec vous je me sens en sécurité et j'ai besoin d'un sponsor pour payer mon semestre…".

Si le client l'écoute avec attention, c'est à dire avec les yeux plongés dans son décolleté au lieu de reluquer vulgairement le cul extraordinaire de Juanita Tropicanta qui fait des appels de phares à tous les sponsors potentiels sur la scène, Véronique peut tenter un touchant "… je suis vraiment dé-so-lée… mais le patron est intraitable sur le travail que je dois fournir… ça ne vous ennuie pas de commander une bouteille de champagne ? Juste pour que nous puissions, vous et moi, continuer cette passionnante discussion ? Sinon, je serai o-bli-gée de vous quitter… alors que je pensais justement "Tout n'est pas désespéré… j'ai enfin eu la chance de tomber sur un homme, un vrai, qui m'écoute et me comprend… ah ! comme je suis contente de vous avoir rencontré…". Si à ce moment précis le client n'est pas sauvé par le cul salvateur – si ! si ! si ! les culs salvateurs existent, j'en ai rencontrés… - de Juanita, il est parti pour une bouteille de champ' dans le meilleur des cas, une alignée de Veuves Clito, une nuit à l'hôtel + Véronique (elle ne connaît pas le prix des "choses" mais a entendu dire que "deux mille… vous comprenez… je n'ai ja-mais fait ça… et j'ai tellement hon-te de vous demander de l'argent pour ça… mais mes études…") dans les cas de moyenne importance et… alors… alors… alors… une usure fulgurante de la carte de crédit, une vidange complète du carnet d'épargne et de la caisse de pension dans le pire des cas.

Je vous explique… L'heure de la fermeture approche et le client – qui a déjà investi une petite fortune en champagne dans les études de Véronique, fortement motivé par ce qu'il a pu deviner dans le décolleté ou sous la mini-jupe, total déneuronisé à l'idée de se taper une fille aussi brillante et sûrement pour pas cher, réfléchit à la vitesse de l'éclair traversant une mer de caoutchouc… "la petite m'a déjà coûté mille balles, alors deux ou trois cents de plus ou de moins… et puis j'ai jamais essayé avec une intello… on dit qu'elles ont plein d'idées…" – se râcle la gorge et, avec l'air gêné de celui qui n'ose pas demander une augmentation en fin d'année, il se lance… "Euh… Véronique… je ne voudrais pas que vous pensiez que je… mais j'ai tellement envie de rester avec vous… euh… je ne peux pas vous emmener chez moi, mais vous connaissez peut-être un endroit où on pourrait…". Il vient de se payer un billet d'entrée pour une séance déplumante dans une cocotte-minute…

Je vous la décris… prémisses, action et suite(s) ? Bon… puisque vous insistez…

Il y a, à partir du moment crucial où le monsieur exprime le désir de prolonger le tête-à-tête avec la jeune et innocente (ou presque…) étudiante, deux grandes variantes possibles. Il faut être logique… Soit la demoiselle joue les saintes nitouches "c'est la première fois que…, alors vous comprenez…", soit elle est tombée tellement subitement irrémédiablement amoureuse de ce beau client musclé, fort, généreux et protecteur qu'elle ne sait plus… ne peut plus… parce que "c'est bien la première fois que…". Dans les deux cas de figure, c'est en tout cas la première fois. C'est quand même la partie la plus facile de la partie par rapport à l'approche et au ferrage, mais c'est éventuellement aussi la plus déterminante pour les quelques mois de factures et de loyers à venir…

D'abord le choix de l'endroit pour le tête-à-tête. Un bar pour couche-tards est toujours dangereux, car l'étudiante risque fort d'y rencontrer une tonne de copines d'études dont le look pourrait faire penser qu'elles servent de gyrophares lors des exercices d'Alarme Incendie à l'université… A éviter si une suite intéressante est prévisible. Un hôtel de luxe, ça dépend du client… Le mieux est de le laisser choisir. Lui-même sera à vrai dire assez embêté, car il n'a généralement pas l'habitude de louer une chambre dans les hôtels de la ville où il vit… C'est donc une étape à franchir avec diplomatie et élégance. N'oublions pas que… "c'est la première fois…".

Pour la suite, une fois dans la chambre d'hôtel, une difficulté majeure – s'offrir et offrir ce corps virginal et juvénile à un inconnu – sera souvent résolu en commandant une nouvelle bouteille de champagne au service d'étage. "Le champagne… oh je ne sais plus ce que je fais… je suis devenue folle… mais retenez-moi !"… Encore une dernière étape, nécessitant des talents avérés de comédienne… L'étudiante doit savoir exactement jusqu'où pousser le professionnalisme de ses performances. Une amoureuse trop douée éveillera inévitablement des doutes dans l'esprit du client même le plus timoré… Il lui faut donc, pour toutes ces choses extraordinairement agréables qu'une dame peut faire à un monsieur, qu'un monsieur peut faire à une dame et qu'une dame et un monsieur peuvent faire ensemble, savoir très justement doser la qualité de… hum… son savoir-faire. Les meilleures s'en tireront comme des championnes en développant rapidement des facultés qui renverraient la Reine de Saba ou Cléopâtre éplucher des asperges chez les Ursulines tout en assurant leur nouvel amant que c'est lui qui éveille en elle… ce besoin fabuleux de… hum… s'exprimer avec autant de talent.

A ce stade, la sainte nitouche est encore en état d'infériorité: l'amoureuse subite peut quant à elle jouer doublement sur le champagne et le coup de foudre si soudain… A Star is born

Mais ! Il y a pezètes… ! Comment demander poliment de l'argent au monsieur ? Hein ? Quand on est une sainte nitouche ou quand on est à ce point tout soudain amoureuse…?

Fondre en larmes en continuant à prétexter "… c'est la première fois que…", c'est pas vraiment le meilleur truc, ça risque de casser l'ambiance…

Véronique semble soudain prise d'un doute. Elle se fige, se retire, se raidit… Le client, un peu éberlué et le slip distendu de bonnes intentions est prêt à tout pour conclure ce chapitre nocturne de son premier dies academicus… "je suis désolée, fran-che-ment désolée… je ne peux pas…". Le pourquoi ? du client est écrit en hiéroglyphes, en sanscrit, en grec ancien, en latin ou en lettres gothiques (pour les Suisses-allemands…) sur son front plissé et soucieux de ne pas mourir idiot, et il forme d'autre part une bosse remarquable sous son pantalon. "… vous comprenez… je dois penser à mes études, et d'ailleurs vous… vous devez maintenant penser… "elle est finalement comme les autres…"… et ça je ne peux pas l'accepter. J'ai beaucoup de sympathie pour vous (resp. "j'ai une folle envie de vous"), vous m'êtes extrêmement sympathique (resp. "si d'aventure vous découvriez le taux d'hygrométrie de ma petite culotte, vous iriez chercher un masque et un tuba…"), vous êtes un homme de cœur, je l'ai bien senti ("pas besoin d'aller chercher un microscope au labo de taxidermie, je vois bien dans quel état tu es, mon grand loup…"), j'ai tout de suite compris que vous êtes un homme généreux ("c'est bien beau tout ça, je suis follement éprise, mais le proprio veut que je paie comptant…"), vous comprenez… le patron et… mes "consoeurs", je veux parler de ces autres dames qui travaillent dans cet endroit lugubre, m'ont bien dit que… ("ne laissons pas une stupide histoire d'argent gâcher une si belle érection…"), je suis vrai-ment dé-so-lée, mais je suis o-bli-gée de vous demander…". A ce moment précis peut commencer une âpre négociation… ou alors, le client qui a encore quelques résidus de bon sens se lève et prend congé avec un minimum de courtoisie. La plupart se laissent piéger, à vrai dire, si Véronique a vraiment bien joué son rôle. Selon l'estimation qu'elle aura faite de l'état des finances du monsieur (indicateurs précieux: la montre qu'il porte, la carte de crédit Gold ou Platine, la voiture, les vêtements, l'eau de toilette encore perceptible sous les effluves de whisky et/ou de champagne…), elle fixera un prix variant entre cinq cents et deux ou trois mille francs.

Si l'histoire s'arrête là, le client peut encore être content. Certains, peu chanceux, ont découvert un semestre et quelques relevés bancaires gratinés plus tard que Véronique avait en réalité pour tout bagage un certificat de fin d'études… Mais ça, c'est une autre histoire… comme disait je ne sais plus qui.

 

 

La vraie de vraie de chez Vraie

 

Passons d'un extrême à l'autre et voyons maintenant l'approche franche et directe de la professionnelle chevronnée et souvent pleine d'humour, sans complexes ni tabous et qui ne va pas faire croire au client qu'elle va lui lire les lignes de la main ou le psychanalyser. "Toi mon Loulou, tu as une grosse envie de voir mon compteur bleu après la fermeture… ". Elle soulève sa jupe ou ouvre son chemisier, le monsieur fait "Oh maman !" et il est déjà plus léger de trois cents balles: le prix de la première bouteille…

"La Bohème"… Vous vous souvenez de cette belle chanson d'Aznavour… Permettez-moi de l'utiliser comme référence… "Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…". Les filles que j'ai connues et les descriptions que j'en fais… c'était les années 80'. Il n'y a pas longtemps, je suis allé boire un verre au Pussy et j'ai été abordé façon "vieux micheton à peler d'entrée" par une étourdissante beauté ukrainienne qui portait une robe fendue sur les côtés jusqu'aux oreilles. J'étais en pleine discussion avec le barman, un vieux pote… et c'est lui que j'étais venu voir. Il était évident qu'on parlait business. Une fille de mon temps aurait tout de suite pigé qu'il fallait pas déranger… Il n'a pas eu le temps de lui faire signe ou de l'avertir qu'elle balançait déjà un "J'ai soif, chéri…". Je lui ai fait un grand sourire, à la troublante ex-conductrice de trax et lui ai balancé un sec "J'ai connu très intimement ta grand-mère… c'était à l'ère Brejnev… c'est vieux, hein ? On disait encore "Bonsoir…"Aaah ! quels souvenirs…! Elle avait un cul comme une annexe de Tchernobyl, ta grand-maman, et on buvait le champagne dans ses bottes en caoutchouc… elle iraient bien avec ta robe, tiens, ces bottes… tu devrais les récupérer…". Je sais-je sais- je sais… pas très sympa. Mais les nouvelles "filles de l'Est" et d'ailleurs tout ce qui relève des mafias de pays ex-communistes me fonchent profondément. Ces gens manquent totalement de savoir-vivre, de savoir-faire, de courtoisie et de finesse. Alors…

De mon temps, les filles qui allaient aux asperges au Bat', notamment, avaient de la classe et du chic rigolo. Elles te déshabillaient un client du premier coup d'œil. Les trucs habituels – signes extérieurs de richesse – et surtout tronche du mec. L'air triste, déprimé… "Viens voir maman… Regarde tout ce que j'ai pour toi…". L'air heureux, jovial… "T'as gagné au Loto, Toto ? Je vais t'aider à décompter tout ça…". L'air bougon, renfrogné… "Ouh ? Tristournet ? Madame a la migraine ? On veut dérider Popaul…?". L'air naïf, un peu paumé… "Ho !? tu es employé de banque ? ouuuuh… ça m'exciiiiiiite !". Les nouvelles, de toutes nationalités, races et couleurs, étaient vite affranchies et imitaient les anciennes. Cela donnait une ambiance familiale et bon enfant, à vrai dire. J'ai connu des soirées au Bat'… je vous dis pas. Elles se terminaient chez l'une ou l'autre ou l'un ou l'autre… spaghetti improvisés, fejoadas réchauffées, fondues aux merguez, toutes les spécialités de la planète mélangées… et vastes parties internationales de rigolade… j'en deviens tout nostalgique ! Par chance, j'ai été plongé dans ce milieu à l'insu de mon plein gré dès l'âge de dix-huit ans… Un copain de classe pas beau, mais plein d'humour et friqué comme il ne devrait pas être permis quand on est pensionnaire dans un collège sérieux pour jeunes gens catholiques m'avait entraîné au Bat' en m'expliquant très simplement que c'est là qu'il complétait ses connaissances en anatomie et préparait ses dissertations de philo sur "Le sens du Jamais Vécu chez les Jansénistes".

Bon élève quand les matières étaient intéressantes (cancre partout ailleurs…), j'appris très vite que j'avais tout à apprendre sur les femmes et ce qu'elles peuvent apporter aux hommes (je n'ai d'ailleurs pas encore terminé mes études…). A dix-huit ans, j'ai donc appris à aimer avec ces femmes-là et ces femmes-là m'ont appris à aimer toutes les femmes. Je voue pour cela une reconnaissance éternelle aux filles que j'aie connues dans ma belle jeunesse. Mais là n'est pas le sujet !

A dix-huit ans, n'est-ce pas, l'homme est en principe encore gentil et mignon (… hahum… je parle pour les autres, là évidemment…) et les nouvelles copines nous considéraient comme de sympathiques jouets, mes potes et moi. Quand elles avaient un client dans le viseur, c'était "Va jouer ailleurs… Dalila dois travailler…" et quand il n'y avait pas de client intéressant en vue, c'était "Il avait prrresque dix-huit ans…", merci Dalida… Bref, quand ces dames étaient occupées, ça me donnait tout loisir d'observer leurs techniques pour harponner le pigeon… (Fifille et Tût-tût… je sais… je sais… c'est une image, voyez-vous ? Vous voulez absolument que je change ? Okay-okay… je recommence) … leurs techniques pour appâter, attirer et ferrer les merlans frits. C'est mieux comme ça ? J'ai vite compris qu'il y a somme toute trois grandes catégories de clients – c'est encore valable aujourd'hui – les franchement cons (machistes, grossiers, friqués, menteurs, "bien" mariés et méprisants envers les filles), les gentiment cons (prêts à tout pour se taper une belle fille pour pas trop cher, malheureux en ménage, menteurs et soumis) et les pas cons du tout qui jouent le jeu ouvertement et qui respectent les filles (ouais… ben évidemment… j'entre dans cette catégorie… mais je ne joue plus depuis longtemps: il y a prescription ! ). C'est une indicible joie de voir les cons des deux premières catégories se faire plumer… Les vraies pros ne perdent en principe jamais trop de temps avec les cons de la première catégorie – à moins que le monsieur soit réellement friqué au-delà des limites généralement admises (et encore… les dames ont leur fierté…) – et se rabattront plus volontiers sur le vendeur en goguette avec des clients, le fonctionnaire presque incognito en ville ou le cadre moyen à presque supérieur venu noyer ses idées noires, d'origine professionnelle ou privée. Les jeunes et les débutantes devront se taper les premiers, à leurs risques et périls. Les veinards de la dernière catégorie pourront, la plupart du temps mais pas pour longtemps, passer de délicieux moments sans payer autre chose que les consommations ou même rien du tout… Mais cette période économiquement faste ne dure pas au-delà de vingt ans et des poussières… Vous me suivez ? Si vous ne suivez pas, c'est pas grave… Après, en comprenant et en respectant que les filles peuvent prendre beaucoup de plaisir à "travailler", si un monsieur se comporte en parfait gentleman dans tous les sens du terme, il a une magnifique perspective d'une trentaine d'années de péchés mortels extraordinaires devant lui… Vous me suivez ? Si vous ne suivez pas, c'est pas grave… Les vraies de vraies de chez Vraie sont d'abord et avant tout des femmes, et elles tombent amoureuses comme toutes les femmes. Heureux l'homme qui…

Je passe pudiquement à…

 

La Pleureuse

 

Le paradoxe de la Pleureuse, c'est qu'elle est toujours souriante et charmante au premier abordage. Peut-être un peu trop douce dans la démarche. Il y a quand même un léger côté suppliant dès le départ, le regard implorant une coupe ou une bouteille à l'appui des mots. Le client lambda se dit "Ouh la ! Elle en a vraiment besoin ou envie…". Une fois installée, la Pleureuse commence avec les formalités d'usage… prénom "… je peux vous appeler Albert, Albert…?", métier (approximatif), statut conjugal (très approximatif), statut professionnel (hyper-approximatif: les vêtements, chaussures et accessoires parlent d'eux-mêmes), perspectives de fin de nuit (il faut poser quelques jalons…). Albert est tout heureux d'avoir rencontré une Jessica qui s'intéresse autant à sa petite personne. Il grandit à vue d'oeil au fur et à mesure que défilent les compliments sur son charme, sa drôlerie, son extraordinaire pouvoir de séduction… et les consos. Jessica a une voix douce et tendre, de grands yeux un peu tristes… Mais elle rit aux bons moments, elle rit aux éclats quand Albert lui raconte la dernière histoire belge, sa main s'égare sur l'entrejambe d'Albert tellement elle a envie de lui taper sur les cuisses de rire… En même temps, quand elle rit, elle se penche en avant et Albert connaît bientôt par cœur les perspectives anatomiques de Jessica du bord du décolleté au nombril… Il en est tout émoustillé… Encore un éclat de rire et Jessica contrôle l'effet durcissant de son hilarité sur la virilité d'Albert, puis elle soupire "Albert… je n'ai jamais autant ri… Ah Seigneur que vous êtes drôle, Albert ! Ah Albert, si je ne vous avais pas rencontré, ce soir…". Rire lui a donné tellement chaud, à Jessica, qu'elle est obligée de tirer un peu sur le décolleté ou d'ouvrir deux boutons supplémentaires à son chemisier… Albert est aux anges. Soudain, sa clé prête à ouvrir toutes les portes du Paradis se ramollit… Jessica pleure à chaudes larmes…

Il en est tout décontenancé, le pauvre Albert. Il se sent bêtement coupable… "Qu'ai-je pu dire ou faire qui explique…?", s'empresse-t-il auprès de la larmoyante Jessica… Elle prend cet air distant et digne qui sied à toutes les madones, renifle un petit coup, se mouche délicatement dans le mouchoir que lui a tendu Albert, tamponne légèrement ses grands yeux tristes (pas trop faire couler le mascara, surtout pas !) et, d'une voix émouvante et lacrimogène, explique… "Ce n'est pas de votre faute, mon cher, mon très cher Ami… car vous êtes mon ami, n'est-ce pas Albert ? vous êtes un homme sur qui je puis compter ? (tu parles ! elle va même compter très fort, si tout se passe bien !)… c'est votre dernière histoire… oh si drôle, rassurez-vous ! et vous la racontez si bien ! mais… quand vous avez amené avec ce rare talent de conteur d'histoires grasses qui vous est propre cette chute extraordinairement hilarante du "Belge qui n'a pas la frite !", je n'ai pu m'empêcher de penser à…"

A partir de là, les histoires tristes subséquentes sont tout bonnement infinies, tant il y a de possibilités...

 

Je vous en livre une petite panoplie, sans supplément de prix:

 

-    il n'y a plus de frites dans le biberon de sa petite nièce (elle même est célibataire et pratiquement vierge, vous pensez bien…) et elle ne sait comment aider sa sœur,

-        son petit frère, atteint de flemmopathie inopérable a émis pour dernière volonté de manger un cornet de moules et de frites, mais elle n'a pas les moyens de lui payer le voyage à Bruxelles,

-        sa grand-mère s'est cassé le col du fémur en glissant sur une frite trop grasse,

-        son père avait une usine de frites et il s'est "accidentellement" tué en troussant sa nouvelle épouse au bord de la friteuse, mais en réalité c'est cette salope qui…,

-        sa jeune belle-mère a capté tout l'héritage et elle se retrouve sans l'ombre d'une frite…

 

Albert ne sait comment réparer sa bévue. Heureusement, Jessica sait comment. "Albert, votre compagnie me fait tant de bien… si ! si ! quelle chance de vous rencontrer justement ce soir ! oh non… je ne puis accepter… mais si vous insistez à ce point… oh oui ! précisément sur ce point-là… (… là okay j'exagère, mais je me laisse entraîner par l'ambiance… Un billet à trois chiffres est discrètement sorti du portefeuille d'Albert, a été happé par une main aussi experte que manucurée pour atterrir dans le décolleté de Jessica, dans l'avant de sa petite culotte, enfin dans un endroit sensible et discret…)… si vous pouviez savoir le service que vous me rendez là… mais je ne suis pas une ingrate… je vous le rendrai… au centuple… à ma façon… Ah Albert que je suis heureuse d'avoir trouvé un ami comme vous, un véritable ami… "

Albert est de nouveau tout content. Pfou ! Il l'a échappé belle ! Il a cru un instant qu'il était la cause ce cataclysme torrentiel… lui qui a horreur de voir pleurer une femme…

Jessica lui témoignera son immense gratitude après la fermeture et, choses plus courantes qu'il n'y paraît, le biberon de la nièce contient facilement 1'000 litres, le petit frère a une nouvelle crise aiguë annoncée par téléphone avant le lever du jour, la grand-mère s'est cassé le bassin en essayant de se relever, Jessica n'a pas de quoi payer les obsèques de son papa et le notaire lui réclame une somme astronomique pour signer un nouvel acte d'héritage…

 

S'il ne supporte pas de voir pleurer une dame, pauvre Albert en effet…

 

 

La Conquérante

 

Elle connaît toutes les faiblesses des hommes et sait que leur tendon d'Achille n'est pas situé dans une chaussette…

Les vraies chaussettes, elle les laisse d'ailleurs à la légitime épouse, personne ne pourra l'accuser de concurrence déloyale. Elle est tellement hors compétition, la Conquérante, qu'il n'y a pas de concurrence du tout. A se demander pourquoi certaines femmes arrivent encore à en être jalouses au lieu de l'imiter ou de faire comme elle: car vous êtes toutes, Mesdames, Mesdemoiselles et délicieuses amies, vous êtes toutes des Conquérantes… Simplement, vous ne le savez pas. 

Vous me permettez de vous dire "tu" ? Ça facilitera ma démonstration, question de lyrisme… Et que je vous appelle… je sais pas moi… "Chérie", ça vous va ? Ou "ma Chérie", ça va aussi ? C'est pour donner de l'ampleur à la démonstration en atténuant ce ton paternaliste que j'adopte parfois et qui peut être, j'en conviens, suprêmement agaçant.

Je vous la fais (je parle au pluriel, là…) façon mec, un mec qui adore les femmes et donc vous adore et vous aime…

Alors écoute bien, ma Chérie… Je suis un homme, alors je prends une référence homme. Après, quand j'en viendrai aux références femme ou femmes, tu pourras chipoter tout ce que tu voudras.

Tu vois Olivier de Kersauzon ? Dit l'Amiral ? Viens pas me la jouer "Oh ! il est vulg'r… il est grossier… brutal…". L'Amiral, tu le mets sur un pédalo, il est toujours le Grand Vainqueur des océans et il pisse contre le vent sans se mouiller les pieds.

Tu l'as déjà vu face à une femme, n'importe laquelle ? De la minette à la rombière…? Il a une façon de la regarder, de l'écouter, de lui parler… Il n'y a qu'elle au monde. Quand il regarde une femme, il a même pas besoin de la déshabiller: elle est déjà toute nue devant ses yeux couleur de blizzard. Elle frissonne… elle a chaud… elle bredouille, elle détourne les yeux: elle sait qu'elle est à pelos jusqu'à la moelle. Quand il l'écoute, ses yeux ne la quittent pas. Ils la traversent en adorant chaque atome d'elle. Ils sont joyeux, amusés, attentifs… Même si elle ne dit que des conneries, elle a le sentiment de remercier pour le Prix Nobel. Sauf qu'au bout d'un moment, elle ne sait même plus ce qu'elle dit et c'est d'ailleurs sans aucune importance, tant ces yeux lui donnent le sentiment d'être intelligente et d'être aimée rien que pour ça, quoique… Elle sent bien que ses seins l'interrompent sans arrêt, ils ont leur langage bien à eux et l'Amiral les écoute parfois d'un oeil… Quand il lui parle, elle sait que jamais il n'a dit "Dehors il pleut…" ainsi à un autre femme… Il ne l'a dit qu'à elle avec cette intonation-là… avec cette musique rauque et ravageuse de mots qu'elle n'écoute même plus… dont le sens lui échappe… "Dehors il pleut…", c'est une déclaration… il lui a dit… "Tu es belle… tu me plais…" Elle en a la petite culotte qui ferait péter un hygromètre… Quand ils se quittent, sur une poignée de mains ou un bisou, regarde sa gestuelle… Pas celle de l'Amiral, non celle de la minette ou de la rombière… Elle a la colonne vertébrale qui fait S, les lèvres humides, le regard noyé… elle a bien compris le message que l'Amiral a envoyé tout du long… il lui a dit "Tu es belle… tu me plais…". Elle en est toute chavirée… L'Amiral, il sait regarder une femme, l'écouter, lui parler… T'as noté au passage ? J'ai pas dit "… regarder les femmes…". Non… "… une femme…". Elle est unique, elle le sait désormais… Un homme lui a appris en un instant qu'elle est unique.

Il est pas vraiment beau, mais c'est un séducteur et un conquérant, l'Amiral.

Voilà, je clos cette parenthèse homme et j'en ouvre une rien que pour toi, toi la Conquérante.

T'as vu Claudia Cardinale distribuer de l'eau aux poseurs de rails dans "Il était une fois à l'Ouest" ? L'écran est pas assez grand pour contenir ce que les hommes ressentent pour une femme comme elle. Il devrait faire le tour du cinéma et de l'intérieur de chaque spectateur, l'écran… Pourquoi ? D'abord, si tu suis attentivement chaque plan de la scène, elle regarde chacun en particulier, elle est attentive à chaque individu... Tout son visage lui sourit. Par les yeux, la bouche, les cheveux décoiffés ce qu'il faut… Ses seins généreux lui disent "Viens chez Maman… je t'apporte l'amour et la félicité, la richesse et le bonheur, le pain et le bien-être, la douceur et le confort, le beurre et l'argent du beurre, un six au Loto et le prix du billet…". Son cul qui gondole à travers le décor grandiose déclame "… petits-petits-petits-petits… suivez-moi jusqu'au bout des rails… je vous promets des tunnels ombragés et des chutes d'eau fraîche, des arrêts Buffet et des poinçonnages de tickets, des "T'es le seul à monter et tu redescendras plus jamais…" et les travailleurs de chemin de fer et les spectateurs dans la salle aimeraient que cette scène ne finisse jamais (je sais, j'y étais…). Claudia Cardinale est une séductrice et une conquérante.

Toi aussi, ma Chérie…

Tu ne me crois pas ? Bon… OK, c'est ton droit. Mais écoute quand même, il y a quelques basics

Tout commence et finit par tes yeux. Le reste, c'est des accessoires. Je n'invente rien: ça fait des siècles que quelqu'un a écrit "Les yeux sont le miroir de l'âme". Rien de plus vrai, mais on a tendance à l'oublier. Avec tes yeux, tu peux tout dire et tout faire comprendre, de "J'aimerais bien voir votre collection d'estampes japonaises…" à "Va voir chez Duchêne, il y a pénurie de glands…". Tu peux tout, absolument tout exprimer avec eux, bien mieux qu'avec des mots. Parce qu'ils éveillent les perceptions animales et l'imaginaire de l'autre et chez les autres. Tes yeux peuvent être vivants, rieurs, amusés, intéressés, compatissants, coquins, langoureux, complices, glaçants, chaleureux, ironiques, amoureux, suppliants, méprisants, romantiques, passionnés, gais, furieux, fascinants, attrayants, encourageants… et va me chercher le Larousse, je commence à être à court d'adjectifs… Tes yeux, c'est le moyen de communication et l'arme de séduction absolus.

Tes pieds, tes jambes, ton cul, ton ventre, tes seins, ton cou, tes bras, tes mains, tes cheveux ? On va y venir, t'inquiète… Ce sont des accessoires. Chez les copines que tu jalouses ou qui te jalousent, c'est aussi des accessoires. Chez les stars que tu admires aussi. Comprends déjà ça…

On va faire un petit tour chez les péchés mortels du Bat' ou de n'importe quelle autre boîte du même genre ? Fais-toi discrète, ma Chérie… Les pros n'aiment pas les free-lances. Maintenant regarde… T'as une alignée d'une vingtaine de filles… Elles attendent le client tchatchant entre elles sur les banquettes ou prêtes à bondir du tabouret de bar. Bel échantillonnage, pas vrai ? Blondes, brunes, rousses, exotiques, blanches, bronzées, noires… On se fait invisibles et on observe, d'accord ? Aucune ne nous voit et nous nous pouvons les détailler l'une après l'autre. Elles sont toutes et sans exception déguisées comme s'il fallait qu'elles fassent bander un âne mort. T'as remarqué ? Talons, jupes fendues très haut ou à ras le bonbon joyeux, pétard vesuvio et nibards Death Valley. Dénominateurs communs. A ton avis, pourquoi on remarque tout de suite la blonde près de l'entrée, la brune au fond, la rousse sur le tabouret, la plante exotique derrière le bar, la blanche pas voilée, la bronzée intégrale ou la sculpture en ébène…? Elles ont quelque chose de particulier ? Des talons plus hauts que ceux des autres ? Des adoucisseurs de clés montés sur roulements à billes ? Des roberts gonflés à l'hélium ? Rien de tout ça. Elles ont une présence. Même si elles ne nous voient pas – on est invisibles, toi et moi, je te le rappelle – leurs yeux attirent comme des miroirs avec plein de spots à l'intérieur. J'ai un regard d'homme, moi ? Oui, tu as raison. Mes yeux d'homme voient d'un coup toute une anarchie d'accessoires présentés de vingt façons différentes, mais s'attardent ou s'accrochent à peut-être deux ou trois regards. Puis ils font l'inventaire de ce qui se trouve dessous. Il dure pas même deux secondes, l'inventaire. Je peux te dire que la blonde est siliconée, la plante exotique a une scoliose et… la brune, je prends ! Maintenant excuse-moi… cinq minutes de visibilité juste pour moi. La blonde a lu mon regard et a vu que je fais pas dans le chewing-gum, la plante exotique s'est sentie mal à l'aise et a vite tourné le dos, la brune rapplique… "Bonsoir, beau Blond…". Elles sont pros et conquérantes: elles ne perdent pas de temps avec des "peut-être…" et attaquent dès qu'elles ont décrypté mon regard à moi. Ce regard, il disait à la brune "Toi Jane ? Moi Tarzan…".

Comment ça "Moi je ne pourrai jamais…" !? T'as tout ce qu'il faut pour ça ! D'abord tu as un regard, apprends à l'utiliser, apprends le langage des yeux. Je te le dis encore une fois: tu peux tout leur faire dire. Le reste ? Tes accessoires à toi ? Tu veux qu'on en parle maintenant…? T'es faite comme toutes les femmes, non ? Ah oui, bien sûr… "Ils sont trop petits…" ou bien "ils pendent…" ou "il est trop gros…" ou "j'aimerais le même en taille 36… c'est pour le cheval d'une copine…". Arrête !

Commence par te tenir droite et regarde les gens droit dans les yeux. Oui ? Je te parle comme à une gamine ? Tes parents te l'ont dit mille fois ? C'est ma foi bien possible… Tu aurais dû les écouter. Vois-tu, dans la gestuelle ou l'apparence dominants/dominés, ces deux règles de base te permettent d'affirmer ta présence et d'en imposer, même aux gens plus grands ou plus importants que toi. Tu veux vraiment qu'on parle de tes accessoires ? Tu penses vraiment que ce sont tes petits défauts physiques - qui n'en a pas, je te le demande !? - qui sont à l'origine de ton manque de confiance en toi et de tes crises de blues ? Je ne suis pas le Supplément Beauté d'un magazine féminin, alors si tu le veux bien, je t'explique ça en tant qu'homme, tout bêtement.

Tes mains et tes pieds… pour commencer. Si tu te bouffes les ongles des unes et si tu laisses les autres être envahis de peaux mortes, de cors et de durillons… ben ça va pas faire avancer ton schmilblick… Des mains et des pieds propres et soignés, c'est à la portée de n'importe qui. Si tu rencontres un beau mec et qu'il a les ongles en deuil et à moitié bouffés, ça te donne des fantasmes délirants de te faire câliner le bouton joyeux ? Pas vraiment comme ça spontanément, hein ? Même chose dans l'autre sens, ma Chérie… J'ai pas envie de me faire ouvrir la braguette par une gonzesse qui a des résidus de barbelés noirâtres au bout des doigts.

Tes seins ? Eh bien tiens ! Montre-moi tes seins ! Tu ne veux pas ? Tu n'oses pas ? Non mais "pour qui je te prends" ? Tes seins ça ne me regarde pas et je n'ai pas à les regarder ? Hé ! Voilà par où ça commence… Tiens-toi droite, je le répète ! Fais jaillir tes seins ! Peu importe leur taille, ils existent et ils sont là, et ce sont les tiens ! Montre que tu en es fière ! Si tu te tiens le dos voûté pour les faire oublier ou si tu les caches constamment derrière tes bras, c'est un signe évident de repli sur soi et de refus des autres. Si tes pointes bandent quand tu as envie de jouer à Basic Instincts (pas le film… le cinéma que tu dois savoir faire quand tu veux séduire…), c'est des signes aphrodisiaques pour ton partenaire et il trouve que tes seins sont merveilleux. A ce moment-là, ils sont les plus beaux au monde.

Ton cul… montre-moi ton cul maintenant, tourne-toi… Il est où ton cul ? Je ne le vois pas ! Surtout, je ne l'entends pas ! Il doit me parler, ton cul ! Je m'en fous qu'il soit gros ou petit ! Il faut qu'il parle ! Il doit dire "Prends-moi… aime-moi… je te réserve des surprises… t'imagine pas ce qu'il te réserve…". C'est comme pour tes seins, il ne faut pas avoir peur… Cambre-le ! Comment ? De nouveau en tenant droite… et avec des talons, c'est encore plus facile ! Non, tu ne vas pas aller faire siliconer tes seins ou liposucer ton derrière: marche, cours, nage, fais un minimum de sport et danse ! Apprends à aimer et à bouger ton corps ! Pour ça, danse ! Rien de tel que la danse, pour apprendre l'amour à ton corps… Et… petit détail. Quand tu sors… grand bal… disco… resto… qu'importe… il t'arrive d'aller chez le coiffeur, n'est-ce pas ? Ton cul aussi, il faut qu'il aille chez le coiffeur pour ne pas être coiffé comme un dessous de bras ! Avantage: tu peux toi-même shampouiner, raser et épiler, si jamais… Je suis affreux ? Non, je ne crois pas… Quand je bouffe des crevettes, des homards ou des langoustes, c'est pas avec les pattes et les antennes… Tu vois ce que je veux dire ? Il est vrai que tous les goûts sont dans la nature… Si tu tombes sur Tarzan, il aimera peut-être la sauvagerie d'une forêt tropicale… Personnellement, je préfère les jardins à la française façon ticket de métro ou théâtre de Cantatrice chauve… Ton cul, il est à toi, t'es la propriétaire, on est bien d'accord, mais ton amant est le locataire… Si tu veux le garder, tu relis la partie du bail qui concerne les locaux "aménageables au gré du preneur"… Séduire, c'est d'abord plaire.  

Ton miroir te dis chaque jour que…? Je m'en balance, de ce que dit ce menteur: le seul vrai miroir, c'est le regard des autres et c'est dans ce miroir-là que tu dois te regarder.

Les hommes te regardent d'un air admiratif ou carrément libidineux ? Les femmes d'un air envieux ou franchements assassin ?

Tu es sur la bonne voie…

Il te reste à apprendre à t'aimer, parce que pour aimer les autres, il faut d'abord s'aimer soi-même ou au moins s'accepter.

Grave problème…

Comment faire pour t'aimer alors que ta mère ne t'aimait pas ? Ou alors c'était ton père qui ne t'aimait pas ? Ils aimaient tes sœurs, tes frères, tes cousines, tes cousins, Tatie Lucie, Oncle Jo, le révérend Bigot, le bedeau, le jardinier, la bonne, leur carrière, leurs parties de bridge, la dive bouteille ou la télé plus que toi…? Toi ils ne t'aimaient pas du tout ?

Ah ?

Tu n'avais ni mère ni père ? Ni personne ni rien ? Pas même un petit chien ? 

Oh… mon pauvre petit canard… En voilà une injustice ! Comme la vie peut être cruelle…

Qu'est-ce qu'on va faire, à partir de là…?

Laisse-moi réfléchir…

En fait, je ne sais pas très bien ce qu'on va faire – ou plutôt ce que tu vas faire – mais laisse-moi te donner quelques réflexions d'une profondeur abyssale sur ce qu'il ne faudrait pas faire.

Commence par ne pas t'apitoyer sur ton sort, ne pas envier les autres et ne pas te perdre dans la contemplation certes hautement intéressante de ton nombril.

Il y a sur cette bizarre planète bleue sur laquelle nous avons atterri par le plus extraordinaire des hasards six ou sept milliards de personnes – les comptes sont finalement assez flous et varient à chaque seconde – qui ont, comme toi et moi, ouvert un jour les yeux et découvert leur propre existence. Petits braillards angoissés de nature, ils ont eu la chance d'avoir autour d'eux des gens – appelons-les une mère et un père dans les cas les plus ordinaires – qui les ont nourris pour qu'ils arrivent à l'âge où on peut commencer à se poser ces lancinantes questions (à condition de n'avoir pas l'estomac taraudé par la faim ou la peur viscérale de voir le ciel ou une bombe s'écraser sur la tête): "… d'où viens-je, qui suis-je, où vais-je, à quoi bon tout ça, qu'est-ce qu'il y a à la télé ce soir…?". Quand j'écris "le plus extraordinaire des hasards", je suis très loin du compte. Pense qu'une dame et un monsieur que rien ne destinait l'un à l'autre, qui étaient eux-mêmes depuis leur naissance noyés dans une masse de quelques milliards d'individus, se sont un beau jour – ou mauvais, d'accord… c'est selon… - rencontrés et ont fait (sur une base volontaire ou non, c'est une restriction supplémentaire…) ce que doivent faire les mammifères de la race des primates supérieurs pour soulager leur anxiété, leur trop plein d'albumine, leur excès d'hormones, leur désir inconscient de perpétuer l'espèce ou tout bêtement pour se faire du bien. Il a fallu que ce soit cette nuit-là, de ce mois-là, de cette année-là pour que ce petit spermatozoïde-là, parmi des millions d'autres, puisse offrir une sérénade en solo à cet ovule-là. Statistiquement, comparée aux possibilités de décrocher une centaine de millions à Euro Millions, ta naissance est tout simplement un pur miracle. A partir de là, je te recommande vivement de planter tes angoisses existentielles dans la partie la plus charnue de ta ravissante personne et de reformuler tes questions. Tu es là, tu existes, personne ne t'a demandé de venir et tu ne peux pas retourner d'où tu viens. La mort n'est pas une naissance à l'envers. A l'intérieur de toi, il y a un truc parfaitement indéfinissable qui s'appelle la vie. Les plus grands esprits en sont encore à se bouffer le nez pour savoir si c'est quand le cerveau n'émet plus d'ondes pour faire bouger l'aiguille de l'encéphalographe ou si c'est quand le cœur laisse le cardiogramme de glace que la vie se termine. Ils n'en savent rien, je n'en sais rien et tu n'en sais pas davantage. Cette vie, que tu le veuilles et que tu l'acceptes ou non, c'est ton capital de départ pour dispenser le bonheur et être heureuse dans le groupe socio-culturel où tu te trouves également par hasard ou, à tout le moins, pour ne pas empoisonner la vie des autres membres de ce même groupe. Selon tes prédispositions et ta vision du milieu où tu est censée évoluer, ce groupe peut être limité à ta famille ou à l'humanité entière. Tu me suis ? Très bien.

On revient à nos Conquérantes du Bat' ou d'ailleurs. Elles ont quelque chose qui les rend plus remarquables que leurs consoeurs. Toi aussi, tu peux être plus remarquable que celles et ceux qui t'entourent. Ça ne tient pas à la forme de ton derrière, à la longueur de tes jambes ou au volume de tes seins, ça tient à ce que reflètent tes yeux. S'ils luisent de cette extraordinaire lumière que l'on peut observer dans ceux des merlans frits, arrête ici ta lecture et zappe tout de suite.

Attends… excuse-moi… j'étais un peu absent… la brune, tu comprends ? Oui, celle qui… Ses yeux m'ont dit "Moi Jane !", alors forcément… C'est aussi ça, la différence. Les autres elles regardent le client en disant nonchalamment "Tu veux ou tu veux pas ?", elles s'en foutent. Un de perdu, dix de trouvés ou de retrouvés, après… "500… le compte est bon… embarquement immédiat… oublie pas tes chaussettes en partant…".

La brune elle m'a regardé en disant "C'est toi que je veux !" et comme, par le plus grand des hasards, je veux très beaucoup…

Téléphone-moi quand tu auras compris la leçon…

Là, je vais être pris pour le reste de la nuit. Peut-être plus longtemps… Avec une Conquérante, on sait quand ça commence, mais jamais quand et comment ça s'arrête… on ne sait même pas si ça s'arrêtera un jour. L'amour ça se met pas en pots datés consommables jusqu'à…

Je te l'ai dit souvent: il n'y a que des femmes, ici… rien que des femmes. Je les aime toutes. Surtout la brune… il n'y a plus qu'elle et moi, en ce moment.

 

Et il n'y a que les bigotes et les michetons qui parlent de madones et de putes.

   

             

 

  

  

 

Tout le monde, je vous dis...

 

 

Tout le monde elle est tatouée, tout le monde il est tatoué

 

Les quelques anecdotes que je vous ai livrées ici vous ont peut-être fait croire que les tattoos ne concernent qu'une clientèle bien ciblée. Détrompez-vous. Tous les milieux socio-économiques, tous les âges et les deux sexes (toutes orientations sexuelles confondues) sont désormais représentés.

Il suffit de jeter un œil sur la faune qui hante les terrasses de bistros et les plages de l'été. Tattoos ethniques, tattoos gothiques, tattoos érotiques, tattoos romantiques, tattoos nostalgiques… il y en a de toutes sortes et de très réussis (et aussi de vraiment pas réussis du tout-du tout-du tout…).

 

Quelques conseils pour la route:

Ne choisissez pas un tatoueur au hasard: assurez-vous de la qualité de son travail, étudiez ses références (photos de tattoos réalisés, ils en ont toujours ou devraient toujours en avoir).

Ne vous faites pas tatouer sur un coup de tête ou un coup de cœur. Réfléchissez sérieusement au motif que vous allez porter et à l'endroit où vous le porterez. Un tatouage raté ou mal placé peut avoir des conséquences personnelles et sociales douloureuses.

 

Mes chéries adorées… hahum… sans vouloir le moins du monde vous offenser ou vous peiner (je vous aime vraiment trop pour vous causer le moindre chagrin !) pensez que vos jeunes seins fermes et arrogants, votre délicieux derrière tout en affolantes rondeurs musclées et le pourtour lisse de votre mignon nombril vont subir les assauts du temps, que votre grand amour d'aujourd'hui sera peut-être demain une source de revenus importants pour des avocats et des psys hautement bienveillants…

En d'autres termes, pensez que votre signe astro sans ascendant sur votre sein gauche (ou droit) sera probablement gratuitement descendant dans 20 ans, que le joli petit cœur rouge vif sur votre fesse droite (ou gauche) ressemblera peut-être à une poire rosâtre après la naissance de votre deuxième enfant et que le mystérieux cercle cabalistique autour de votre nombril exquis provoquera éventuellement de la part de votre troisième (les gosses sont sans pitié…) des questions genre "Maman, c'est des bouts de Monopoly en noir et blanc, sur ton ventre ?" quand il aura 5 ans…

Ma recommandation: choisissez un motif que jamais vous ne regretterez et faites-le placer à un endroit qui vous permet de porter tenues de soirée ou sexy sans rien révéler avant le tout dernier moment…

 

Vous, les amis… Réfléchissez bien aussi. En tous cas: jamais sur les mains, le visage ou le cou.   

 

Un tattoo, c'est très perso.

Vous êtes adultes, majeurs et vaccinés. Evitez d'être tatoués par-dessus le marché si vous n'avez pas la motivation et l'aplomb nécessaires.

 

S'il y a des regrets, plus tard, la chirurgie esthétique ou les opérations au laser, c'est pratiquement tout du flan. J'ai vu des cas… les cicatrices étaient tellement moches qu'il aurait mieux valu amputer !

Le meilleur moyen de se débarrasser d'un ancien tatouage qui, pour l'une ou l'autre raison, ne convient plus, c'est en réalité de le faire recouvrir par un nouveau. 

 

Bien réalisé, bien placé et bien porté, un tattoo est une forme d'art qui résiste à tous les lavages et qui durera même plus longtemps que vous.

 

Femmes, amours, enfants, amis… ma peau à moi est un livre d'histoire(s).

 

Ma plus belle histoire d'amour, je l'ai dans la peau. Elle a été tatouée récemment, façon Ole Hansen. Je voulais son style "Tatoueurs des Rois et Roi des Tatoueurs" pour ma Reine de coeur.

  

 

Juillet 2008